Katya a laissé sa Russie natale derrière elle. Au Luxembourg depuis le mois de mars, elle nous a livré un témoignage poignant.

En cette période trouble, il est presque impossible de savoir ce que pense la population russe de la guerre. Certains sont allés dans la rue, à leurs risques et périls, d'autres ont préféré quitter le pays. C'est le cas de Katya, arrivée au Luxembourg il y a quelques semaines.

Le 11 mars dernier, Katya (nous avons modifié son prénom pour des raisons de sécurité. NDLR) doit embarquer pour le vol Moscou-Paris, décidée à quitter une Russie dans laquelle elle ne projette plus son avenir. Deux semaines plus tôt, le président Vladimir Poutine a entamé une guerre totale contre son voisin ukrainien. Mais la ligne entre les deux capitales se ferme, Katya se rabat alors sur un vol vers Istanbul, qui lui aussi va être annulé.

"J'AI DÛ EFFACER L'APPLICATION TELEGRAM DE MON TÉLÉPHONE"

À l'instar de nombreux Russes, la jeune fille commence alors un périple de longue haleine depuis sa ville de Tcheliabinsk jusqu'au Luxembourg, en passant par la Finlande et l'Allemagne. Elle a bien fait: le vendredi 25 mars la compagnie ferroviaire finlandaise annonce l'interruption du trafic sur la ligne reliant Saint-Pétersbourg et Helsinki, où circulent les derniers trains permettant aux Russes de rejoindre l'Union européenne.

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Les derniers passagers en provenance de Russie sur la ligne Saint-Pétersbourg-Helsinki / © ALESSANDRO RAMPAZZO / AFP

Comme les autres voyageurs en provenance de Russie, Katya a préféré prendre ses précautions: "J'ai dû effacer l'application Telegram de mon téléphone, ainsi que de nombreuses conversations de ma messagerie. Cela fait partie des choses que les agents contrôlent aux frontières afin de savoir pourquoi vous quittez la Russie."

Si Katya a choisi le Grand-Duché comme destination, c'est parce qu'elle connaît déjà un peu le pays: "En automne dernier, j'ai rendu visite à une amie ici au Luxembourg et ça m'a beaucoup plu, j'y ai fait pas mal de rencontres. J'avais donc prévu d'y retourner en mars, jusqu'à l'été." Ce qu'elle n'avait pas prévu, c'est cette guerre et son pays qui se ferme, au sens figuré comme au sens propre.

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Après de longues heures de train, Katya s'envole pour Berlin, avant de rejoindre le Luxembourg en car / © Mobile reporter

"J'aime vraiment la Russie, en particulier Moscou et ma ville natale. Les choses allaient bien, je pensais continuer à vivre en Russie, je n'avais pas l'intention de partir", poursuit-elle. J'ai compris qu'il fallait que je quitte la Russie aussi vite que possible car personne ne savait si les frontières allaient rouvrir par la suite."

Katya a le profil d'une jeune Européenne, ouverte au monde, instruite, attirée par les voyages et les échanges. Elle n'est pas dupe de la propagande du régime et estime même que "les gens normaux, quelque chose comme 80% des citoyens russes, ne sont pas idiots. Ils comprennent qu'il s'agit de fake news, personne ne croit l'information d'État."

"ON NE PEUT PLUS AVOIR UNE VIE NORMALE DANS MON PAYS"

En Russie, Katya a étudié le management du sport. Désormais elle est free lance en tant que manager en réseaux sociaux.

"Je me sens à la fois effrayée, déçue et très en colère du fait de devoir quitter mon pays [... ] Je veux rester au Luxembourg car j'aime vraiment ce pays. J'aimerais trouver un emploi ici, avoir une bonne vie ici. Honnêtement, j'aimerais pouvoir me dire qu'à n'importe quel moment, je pourrai retourner voir ma famille dans mon pays."

À l'heure où l'Europe compatit, à juste titre, au sort du peuple ukrainien, celui d'une jeunesse russe contrainte à l'exode est évidemment moins évoqué. Le phénomène est pourtant une autre conséquence de l'acte irréversible commis par Vladimir Poutine le 24 février dernier. Un acte sans retour en arrière possible pour tout un pays et pour une jeune fille en particulier: "Je suis partie en raison de la pression là-bas. On ne peut plus avoir une vie normale dans mon pays. Alors, oui, c'est un sentiment très étrange de me dire que je ne retournerai peut-être jamais dans mon pays."