La maîtrise des trois langues du pays s'est imposée au fil du temps dans une majorité d'offres d'emploi, comme le démontre une étude universitaire. Un phénomène qui a créé un secteur protégé, nous explique le sociologue Fernand Fehlen.

En 1984, seulement 18.6% des offres d'emploi exigeaient la connaissance du luxembourgeois. Et aucun Big Brother ne sévissait au Grand-Duché! C'est l'une des données mises en lumière par une étude universitaire de longue haleine démarrée à la fin des années 90 et régulièrement actualisée depuis.

Isabelle Pigeron-Piroth et Fernand Fehlen, de l’Université du Luxembourg, ont commencé à se plonger dans les annonces du journal Luxemburger Wort en 1997, remontant jusqu'à l'année 1984, pour décrypter le marché de l'emploi luxembourgeois à travers le prisme des langues. Les chercheurs viennent de publier une version actualisée de leur étude – une analyse de quelque 8.340 offres d’emploi – qui fait apparaître clairement la progression du luxembourgeois comme langue demandée, présent dans 67,3% des annonces en 2019. Malgré tout le français reste la langue la plus demandée dans les offres d’emploi du Wort, dans 76,3% des annonces.

"L'étude a été renouvelée tous les 5 ans, indique Fernand Fehlen, avec la même méthodologie. Il a fallu tenir compte du fait qu'au fil du temps, de moins en moins d'offres paraissaient dans la presse papier. Des échantillons ont ensuite été analysés sur de nouveaux médias et des plateformes comme jobs.lu."

MAÎTRISE DU LUXEMBOURGEOIS: COMMENT UN SECTEUR PROTÉGÉ S'EST CONSTITUÉ

Déjà en 2009, à l'occasion d'une publication sur le sujet, Isabelle Pigeron-Piroth et Fernand Fehlen avaient remarqué que les Luxembourgeois – en l'occurrence les personnes maîtrisant la langue luxembourgeoise – étaient surreprésentés dans la fonction publique. Ce constat a amené certains analystes à parler de secteur "refuge" ou protégé.

"Dès le début de nos études, poursuite Fernand Fehlen, nous avions l'hypothèse que la maîtrise de ces trois langues constitue un certain capital linguistique spécifique au Luxembourg [...] Il faut savoir aussi qu'auprès de l'État, ou dans des secteurs assimilés – santé, travail social...– ces trois langues et leur maîtrise sont obligatoires pour beaucoup de postes. Donc cela leur donne un avantage et surtout les personnes qui sont le moins qualifiées ont intérêt à faire jouer cet atout. Cette dynamique a créé un engouement pour l'État, les secteurs assimilés, un secteur réservé, on ne peut pas dire aux personnes de nationalité luxembourgeoise, parce que la sélection se fait plutôt par cette maîtrise des langues du pays."

Une tendance qui a ses limites. La pénurie de candidats dans certains secteurs a généré des aménagements dans les logiques de recrutement vis-à-vis des exigences linguistiques. L'étude montre que, pour les deux dernières années, 11% des personnes recrutées ont obtenu une dérogation de l'obligation linguistique.

UN SUJET DÉLICAT

Les chercheurs à l'initiative de cette étude n'ignorent pas le potentiel explosif de cette étude dans un pays où le statut de la langue luxembourgeoise en "crispe" certains, aussi bien du côté de ceux qui pensent qu'on ne le parle pas assez que du côté de ceux qui estiment qu'on l'exige trop. "Pour exprimer des positions xénophobes, explique Fernand Felhen, qui existent dans notre pays comme ailleurs, on passe par une valorisation de l'identité linguistique. Je suis conscient que c'est un sujet délicat et j'essaie toujours de ne pas me faire embrigader par des forces populistes qui utilisent le patriotisme linguistique pour faire leur jeu politique."

VERS UN QUADRILINGUISME EXIGÉ?

Si l'anglais n'apparaît que modestement dans cette étude, demandé dans seulement 16,9% des annonces du Luxemburger Wort, Fernand Fehlen lui prédit un avenir certain au Grand-Duché: "On voit que l'anglais devient de plus en plus important. Mais quelle est la langue qu'il faut maintenant maîtriser obligatoirement? Cela dépendra du secteur. Les secteurs qui demandent l'anglais sont de plus en plus nombreux. Je vois un peu la tendance que l'anglais remplace, à terme, le français comme langue véhiculaire dans certains secteurs."

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