Infirmier anesthésiste à l'Hôpital Robert Schuman à Metz, Vincent Schmitt s'est battu avec ses collègues au front covid. Mais il ne s'est pas porté volontaire quand a surgi la 2e vague. Pour protester face au manque de considération.

RTL5 Minutes: Vous êtes infirmier anesthésiste sur le front covid depuis le début de la crise. Racontez-nous votre quotidien...

Vincent Schmitt: J'ai surtout été marqué par la première vague durant laquelle nous avons énormément travaillé en faisant des postes de 12 heures, de jour comme de nuit, pour renforcer d'autres équipes qui travaillent en réanimation ou dans des unités de soins continus par exemple. C'était une grosse vague. La deuxième on la ressent moins. Les 16 lits en réanimation se sont à nouveau remplis mais moins longtemps. C'est en train de se régulariser. Mais c'est beaucoup plus calme qu'en mars.

Comment les malades que vous soignez, réagissent-ils?

En tant qu'infirmier anesthésiste j'ai à faire à des gens qui dorment mais je leur parle quand même. Je considère que même dans un état de coma artificiel ils peuvent avoir un petit état de conscience, surtout en phase de réveil. Je m'occupe de gens intubés, ventilés, reliés à des machines. Quand on les réveille, on a beaucoup de relations avec nos patients.

Je me souviens d'une dame dont je me suis occupé durant près d'un mois. Elle était très mal engagée, puis sa situation s'est améliorée, mais avec le tuyau dans la bouche elle ne pouvait pas parler. Cela ne nous empêchait pas de communiquer avec tout un tas de subterfuges et on arrivait même à la faire rire! Il a fallu la réintuber par deux fois avant qu'elle ne parvienne finalement à quitter l'hôpital. C'était une victoire. Evidemment il y avait des patients pour qui ça ne se finissait pas du tout comme ça. Ils mouraient. C'est beaucoup plus triste.

La 2e vague est moins virulente mais vivez-vous encore à l'heure du covid ou pas?

On est complètement dedans. A l'hôpital comme à l'extérieur. On porte le masque entre huit et dix heures au travail et quand on sort, on le remet. Dans le bloc opératoire on continue d'opérer mais avec énormément de précautions. On porte le masque canard parce qu'on est à la tête du patient qu'on intube et de ce fait les risques en anesthésie sont accrus. Pour l'instant on est toujours dans le covid. On aimerait bien reprendre une activité normale.

Qu'est-ce qui est le plus dur à vivre?

Plein de choses sont difficiles à vivre. Quand ça s'est enfin calmé après la première vague, durant laquelle tout le monde à fait énormément d'efforts, il ne faut pas s'imaginer que c'était relax. Des tas de gens qui devaient se faire opérer ne l'ont pas été et il a fallu rattraper tout ce retard. On a mis les bouchées doubles, les programmes opératoires étaient rallongés. On a encore été énormément sollicités parce qu'il y avait beaucoup de travail à rattraper. Beaucoup de soignants ont continué à travailler. C'est donc un cumul de fatigue et de stress qui perdure au moment où arrive cette deuxième vague.

© Maurice Fick / RTL

Et là vous dites "stop"...
C'était un ras-le-bol que j'avais  besoin d'exprimer de cette façon-là qui est peut-être inappropriée mais c'était ma façon de dire "j'en ai marre, je n'y vais pas". Si la vague devait être aussi importante que la première et qu'on avait besoin de moi, bien sûr que j'irai. Mais sur la base du volontariat, c'est non! Parce qu'on n'a pas de considération, on n'est pas reconnu.

Nous étions plutôt bien lotis durant la première vague, nous n'avons jamais manqué de matériel par exemple. Et l'hôpital a fait de très gros efforts pour nous protéger, nous avions des masques, des blouses, des sur-gants, ce qui n'était pas le cas de tout le monde en France. Mais entre les deux vagues, on s'arrange pour baisser nos salaires en nous disant "on change votre système d'astreinte, les horaires, etc". de sorte que nous perdons du salaire. On n'est pas trop d'accord et on nous dit "pour ne pas perdre de salaire on vous propose de venir travailler les jours où vous ne travaillez pas et vous serez payez 150%". C'est génial! Sauf qu'on nous demande de travailler plus pour gagner la même chose! Alors ça non. On aime notre métier, on mouille notre chemise, on fait des efforts mais à un moment donné il faut arrêter.

Vous n'avez pas songé à partir au Luxembourg?

J'ai déjà expérimenté l'étranger en partant deux ans en Suisse parce-que j'avais envie de voir autre chose. C'était une superbe expérience. Je l'ai fait, comme des collègues le font, dans l'idée de gagner plus d'argent parce qu'on est très mal payé. Vous rendez-vous compte qu'en France, au niveau de la rémunération d'un infirmier, on est au bas de l'échelle de tous les pays européens. On avait réclamé lors de la première vague, 300 euros d'augmentation pour être dans la moyenne! On a obtenu 186 euros, je crois.

Une infirmière avec un niveau bac +3 commence avec 1.300 euros par mois et elle doit s'occuper de 30 patients dans un service, travailler le week-end, le matin, la journée, l'après-midi, les nuits... Un infirmier anesthésiste démarre à 2.000-2.200 euros sans les astreintes. Mais il a un bac+5 et c'est beaucoup de responsabilités quand on injecte des produits, du curare ou dans une péridurale.

Les gens vont au Luxembourg, je comprends. Mais l'herbe n'est pas plus verte ailleurs. J'en ai fait l'expérience. Oui j'ai gagné plus en allant à Lausanne mais il n'y a pas que ça. Aujourd'hui j'habite à cinq minutes de l'hôpital, ça n'a pas de prix. Je ne passe pas deux heures sur la route le matin et deux heures le soir. Rendez-vous compte des sacrifices que font les gens pour gagner un peu plus alors que si on nous payait davantage, on resterait en France et on mouillerait notre chemise pour notre pays.

Des collègues autour de vous sont-ils partis au Luxembourg?

Chez nous au bloc opératoire, il y a eu une fuite énorme d'infirmières. Il manque 15 infirmières qui ont démissionné pour partir soit au Luxembourg, soit à l'hôpital de Mercy (Metz), soit ailleurs, parce qu'elles en avaient marre. Elles demandent des formations qu'elles n'obtiennent pas, elles veulent devenir infirmières de bloc opératoire mais on ne leur paie pas la formation, etc.

Quelle est la solution?

Si vous payez les gens à leur juste valeur leur donnez du pouvoir d'achat, c'est déjà une reconnaissance. Si on les écoute c'est aussi  déjà une reconnaissance. Le président, comme son prédécesseur, a toujours parlé de formation. Mais il faut former les gens.

Comment rechargez-vous vos batteries?

Je fais un peu de sport et je m'intéresse de plus en plus à l'art. J'ai besoin de me défouler un peu alors je fais un peu de peinture an m'amusant avec les proportions. J'écris aussi. Je pense surtout avoir la capacité à me détacher de l'hôpital. On a vécu des moments terribles avec des décès, à faire des choses difficiles. Mais il y a aussi eu des moments de rigolade dans les moments durs. Ils m'aident à positiver. Et puis durant toute cette épreuve, il y a aussi eu de belles rencontres avec des collègues que je ne connaissais pas vraiment.

Le vaccin vous apparaît-il comme "la" solution?

En France les gens n'aiment pas trop ça mais je ne pense pas qu'on ne va pas pouvoir y échapper. On va être obligé de se faire vacciner. On ne va pas attendre que la population s'immunise avec des décès suite à une troisième ou même quatrième vague.

L'Homme n'a jamais vécu aussi vieux et en bonne santé depuis que les vaccins existent. J'ai la chance de ne pas encore être trop âgé et de ne pas avoir de facteurs de risque qui me contraindraient à  me vacciner le plus tôt possible. Alors je vais peut-être temporiser en attendant le vaccin français en me disant qu'il est fabriqué de manière traditionnelle.

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