Suite et fin de notre série sur le confinement avec le psychologue Cyril Tarquinio. Aujourd’hui: le concept de résilience, mot "tendance" du confinement.

Nous vous proposions il y a peu un condensé de tous les mots ou expressions apparus durant cette crise du coronavirus, sorte de lexique de l'épidémie. Nous avions omis d'y inclure le terme de "résilience", mais il n'a pas échappé au psy de notre série "Je confine donc je suis", Cyril Tarquinio, que le mot a été abondamment employé, jusque dans les sphères politiques. Si le Larousse évoque une "aptitude à vivre de manière satisfaisante en dépit de circonstances traumatiques", l'épreuve que nous traversons apporte à la définition de ce terme de nouvelles nuances développées ici par le fondateur du Centre Pierre Janet, basé à Metz (Université de Lorraine).

RÉSILIENCE À TOUTES LES SAUCES

Dans son discours du 13 avril 2020, le Président Emmanuel Macron, à propos de la crise du coronavirus, a évoqué l’idée d’un "monde résilient capable de faire face aux crises à venir". Il nous faut faire preuve de résilience! Mais de quoi parle-t-on lorsque l’on emploie ce terme rendu célèbre en France par Boris Cyrulnik dans les années 90? Voilà donc un concept de la psychologie qui, en quelques années, a eu un succès phénoménal car tout le monde parle désormais de résilience: résilience des sociétés, résilience des territoires, résilience des entreprises… Mais quel est donc ce concept de résilience, dont on entend si souvent parler mais dont on ne sait pas toujours ce qu’il signifie exactement?

À l’origine, la résilience s’applique à la physique et plus précisément à la métallurgie. Dans ce domaine, la résilience est la capacité d'un matériau à absorber de l'énergie quand il se déforme sous l'effet d'un choc. Ainsi, la résilience peut qualifier des individus qui surmontent une situation d’adversité sévère ou bien qui récupèrent ou maintiennent leur intégrité psychique après un traumatisme.

On pourrait dire que la résilience est une force morale. La qualité de quelqu'un qui ne se décourage pas, ne se laisse pas abattre. Mieux encore, c’est la capacité du sujet dans l’épreuve ou face au traumatisme à rebondir et à tirer de la ressource, voire de la force, à vivre de ce qui lui arrive. D’une certaine manière, la résilience, c’est une double capacité adaptative. C’est d’abord la capacité à traverser les épreuves sans trop y perdre de soi, en maintenant une sorte d’intégrité psychologique qui permet de continuer à vivre et se battre.

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DES FORCES INSOUPÇONNÉES QUI NE PEUVENT ÉMERGER QUE DANS L'ADVERSITÉ

Et en même temps, c’est la capacité à tirer les leçons de l’épreuve que l’on a traversée pour devenir meilleur. La résilience permet de faire de nos épreuves des expériences de passage, non seulement d’un état à un autre, mais de passage intérieur vers nous-mêmes où se joue notre propre refondation, à partir d’autres repères, d’autres certitudes puisées au fond de notre âme et qui définissent ce que vivre signifie désormais pour nous.

Le fait de lutter pour survivre est à un titre ou à un autre relié à une raison de vivre. Mais il n’existe pas de raison de vivre toute faite venant de l’extérieur. Les raisons de vivre viennent d’un travail psychique par lequel les individus sont arrivés à identifier ce qui est vital pour eux et qui peut valoir le coup de se battre. Et le fait de répondre à cela va faire que les ressources nécessaires seront mobilisées pour résister. L’énergie nécessaire pour défendre ce qui est vital sera développée.

Ce sont les épreuves qui, au fond, révèlent à nous-mêmes des forces insoupçonnées qui ne peuvent émerger que dans l’adversité et dans l’adversité seulement. Ainsi, les moments difficiles voire traumatiques nous permettent alors de renforcer notre image de nous-mêmes en ce sens que nous avons su faire face et nous en sortir. C’est en cela que la résilience est importante car elle est l’inverse de l’effondrement de soi et de sa destruction. Elle une force de vie qui nous permet de transcender les épreuves, même celles dont nous étions certains de ne pas pouvoir les affronter.

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L'IMPORTANCE DES AUTRES

Mais attention, le risque est de donner une image de la résilience qui serait une caractéristique stable de l’individu. Il y aurait les "résilients" et les autres, les forts et les faibles et l’on pourrait alors facilement basculer du côté de la sélection naturelle, du jugement de valeur et de la culpabilisation de la souffrance.

De nombreuses personnes vont pouvoir évoluer favorablement suite à un trauma sans en être pour autant guéries totalement; nombre d’entre elles en sortiront différentes mais bien quand même, certaines effectivement en sortiront grandies, mais à quel prix et après quel parcours?

Si le travail de reconstruction après un trauma est certes essentiellement individuel, il passe forcément par la relation à l’autre. Quel que soit cet autre (professeur, ami, petite amie, entraineur, voisin, surtout quand la famille fait défaut). Cet autre, c’est un phare dans la nuit, un repère stable au milieu du chaos et de la souffrance. Ceux qui s’en sortent ne sont pas ceux qui ont été les moins agressés ou les moins éprouvés, mais ceux qui ont été le mieux soutenus.

Comment, expliquer que certains individus sortent indemnes, voire grandis, de certaines situations de vie extrêmement pénibles, alors que d’autres connaissent longtemps l’enfer, parfois toute leur vie? Il y a sans aucun doute des raisons qui tiennent aux personnes; mais l’on doit également prendre en compte la dimension sociale, intersubjective ou culturelle des solidarités qui leur auront été offertes ou non, qu’ils auront pu (ou su) saisir ou non.

La résilience est un message d’espoir qui permet considérer que les personnes qui rencontrent des événements potentiellement traumatisants ne seront pas obligatoirement abîmées et détruites; que ceux qui sont traumatisés ne le sont pas inéluctablement jusqu’à la fin de leur existence; qu’il ne s’agit ni de force, ni de faiblesse, ni de caractéristiques stables de l’individu mais de la rencontre avec ceux qui tendront la main à la souffrance pour co-construire un autre possible, un autre demain. La main tendue à la souffrance est celle qui redonne l’espérance et construit le possible du lien, véritable et indispensable moteur de la résilience des individus.

SE RÉINVENTER ET IMAGINER UNE VIE NOUVELLE

Dans cette situation de crise du coronavirus, dans cet après qui nous attend et dont nous semblons difficilement définir les contours, la résilience de nos sociétés ne pourra naître que dans la solidarité et dans lien. C’est sans doute cela que nous avions perdu en route avant que ce virus ne vienne nous le rappeler. Nous aurons besoin des autres pour affronter les épreuves. L’épreuve de nos morts enterrés à la va vite, l’épreuve de la maladie que certains ont contractée et dont nous ne connaissons pas les conséquences à long terme, l’épreuve de la solitude, l’épreuve de ce que nos emplois vont devenir, l’épreuve de cette lutte contre le virus.

Saurons-nous être "résilients" et donc tournés vers les autres pour les aider à être eux-mêmes, pour qu’ils nous aident à être nous-mêmes? Saurons-nous être "résilients" et tirer les leçons de cette épreuve que tous nous vivons pour changer vraiment individuellement et collectivement? Je souhaiterais y croire! Si nous n’y parvenons pas, alors, à défaut de devenir des "résilients", nous serons des "victimes", les "victimes" de ce virus, les "victimes" de l’incompréhension que nous avons de nous-mêmes. La victime est celle qui ne se détache jamais de ce qui lui est arrivé. Elle est prisonnière de son traumatisme. Le "résilient", lui, a pris appui sur le traumatisme pour se réinventer et imaginer une vie nouvelle, parce qu’il a pris la mesure de la valeur de la vie, ainsi que de sa fragilité. En serons-nous vraiment capables?

Voir les épisodes précédents de la série "Je confine donc je suis":
- Faire son deuil à l'heure du coronavirus
Les soignants: après la bataille, les blessures
Croyance, science et défiance… Le virus nous fait-il perdre la tête?
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 Confinement et vie amoureuse
Le télétravail forcé: un danger pour l'équilibre?