Suite de notre série sur le confinement avec le psychologue Cyril Tarquinio. Aujourd’hui: Faire son deuil à l'heure du coronavirus.

Les chiffres sont cruels... On a appris des statistiques de l'INSEE que le Grand Est connaissait une surmortalité de 61%, comprenez le nombre de décès survenus par rapport à l'année dernière sur la même période, en l'occurrence entre le 1er mars et le 13 avril. Dans la Grande Région, nombreuses sont les familles qui ont dû faire face à une disparition soudaine, dans un contexte presque aussi déprimant que le décès lui-même. Le psychologue et professeur à l'Université de Lorraine, Cyril Tarquinio, nous éclaire sur ce moment où la lumière s'éteint, mais où subsiste une petite flamme, celle qui fait de nous des êtres pleins de ressources.

LIENS D'ATTACHEMENT, TRICOTAGE ET "DÉTRICOTAGE"

On préfère ne pas y penser, mais ce virus tue tous les jours, autour de 22.000 morts en France, 6.000 en Belgique et environ 80 au Luxembourg. Ce sont donc autant de familles qui se trouvent dans la peine et la tristesse. C’est-à-dire des hommes, des femmes et des enfants en deuil. On me demande souvent ce que signifie "faire son deuil". On me demande si cela a vraiment un sens. La réponse est tout à la fois simple et compliquée. D'une certaine manière, on pourrait considérer que le deuil, c'est l'inverse de l'investissement affectif. Quand on rencontre une personne pour la première fois, un ami, un amoureux (ou une amoureuse) ou même lorsqu'un enfant vient au monde (à vrai dire cela commence bien avant) on l’investit! C’est-à-dire que l’on crée ou que l’on noue avec cette personne des liens. On pourrait dire que nous sommes des sortes de "couturiers du lien". On "tricote" les liens avec les gens qui nous entourent. On tricote en permanence le fil qui nous lie et nous attache à eux. En fait, c’est bien plus qu’un simple fil, car à y regarder de plus près, le maillage est élaboré, subtil, parfois paradoxal, plus ou moins solide et sûr, tout cela étant fonction de notre passé relationnel respectif. C’est cela que l’on appelle les "liens d’attachements". Ils organisent nos histoires relationnelles, toutes nos histoires relationnelles, depuis le "berceau jusqu’à la tombe" comme le disait John Bowlby!

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Nous sommes donc programmés biologiquement pour nouer des liens avec les autres dans le but de survivre. L’évolution nous a appris, en quelque sorte, qu’on ne pouvait pas rester seul. Nous sommes des êtres sociaux, c’est-à-dire que nous avons besoin des autres pour vivre et, pour ce faire, nous nous attachons dès la naissance à ceux qui nous entourent. Ces liens, nous les "tricotons" chaque jour. Par exemple, il est possible, à certains moments de la vie, de plus ou moins aimer sa femme ou son mari, voire de se séparer. Il faut bien accepter un jour que nos enfants nous quittent et fassent leur vie. Bien admettre que certains de nos amis, dont on se sentait si proche, s’éloignent peu à peu. C’est la vie, la nature de nos liens évolue en permanence. Nous sommes donc comme des "couturiers du cœur" qui mettons en permanence notre ouvrage sur le métier afin de l’adapter à ce qu’est notre vie et à ses aléas. C’est ce travail psychique d’adaptation permanente de notre relation aux autres, qui organise en fait la dynamique de nos liens attachement.

À l’inverse la mort d'un de nos proches nécessite un processus de désinvestissement. Il faut cette fois "détricoter" définitivement des liens que nous avions mis toute une vie parfois à bâtir, avec celui ou celle qui vient de mourir. Ce "détricotage" est ici une question de survie. Si pour certains les morts "montent au ciel" (pourquoi pas?), on comprend, avec cette métaphore, que rester attachés à nos défunts pourrait nous conduire à les suivre malgré nous, pour à notre tour disparaître. On ne peut pas vivre avec les morts, c’est pourquoi le "deuil", malgré la souffrance que cela occasionne, est une force orientée vers la vie. Le détachement n’est pas l’oubli, ni l’abandon, loin de là.  Le processus du deuil doit nous permettre de rester avec les vivants, avec ceux qui sont encore à nos côtés et qui nous aiment. En lien avec ces autres, avec lesquels d’autres liens existent, d’autres fils invisibles, qui, dans ces moment-là, se doivent d'être d'une solidité exemplaire et de tenir le coup, afin de nous aider à rester debout et continuer à vivre. Ce n’est pas toujours simple, surtout quand l’autre était devenu un autre soi, une autre partie de nous-mêmes!

LA PERTE NE PEUT ÊTRE ANALYSÉE, CAR TROP BRUTALE

Nous ne croyons pas à ces étapes (les cinq étapes du deuil d’Elisabeth Kübler-Ross) dont on dit parfois qu’elles baliseraient le processus de deuil. La réalité est sans doute plus complexe. Il y a plutôt des temporalités dans le deuil.

Un premier temps qui est celui du choc. La sidération inaugure alors cette phase marquée par une absence de réaction, une attitude hébétée, figée. Les témoignages de beaucoup de parents qui ont perdu des proches à cause du COVID-19 vont dans ce sens. L’information relative à la perte ne peut être analysée, car trop brutale. Ainsi, des réactions de déni (refus complet de reconnaître la réalité), d’incrédulité (connaissance intellectuelle de la réalité versus refus — lié à l’affect — d’y croire), de colère et d’agressivité (décharge émotionnelle suivant l’accumulation de tension, de manière à repousser la réalité hors de soi) s’apparentent à des processus de sauvegarde autorisant une "mentalisation" progressive de l’information et empêchant l’individu d’être submergé par une charge émotionnelle trop importante.

Un deuxième temps est celui de la souffrance, qui peut durer de plusieurs mois à plusieurs années (oui, ce processus de "détricotage" peut durer plusieurs années). La conscience de la perte n’est plus rejetée, au contraire elle domine l’individu. Il s’agit d’une période marquée par l’exacerbation d’affects qui sont souvent de nature dépressive.

Et enfin, un troisième temps qui survient lorsque l'endeuillé parvient (ou s’autorise) à retrouver du plaisir à vivre sans l’autre, ce qui n'exclut pas d’ailleurs la présence de moments de désespoir, de colère voire de culpabilité. On peut à ce stade parler et penser à nos défunts sans douleur excessive et on peut alors commencer à "tricoter" de nouveaux liens.

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Le Journal of the American Medical Association (JAMA) en 2007, a publié une recherche dans laquelle les chercheurs avaient suivi durant 24 mois 233 personnes en deuil. Les auteurs ont clairement montré qu'il existe un chevauchement des états émotionnels, et non pas des étapes distinctes. La chronologie du deuil est parfaitement individuelle et essentiellement corrélée aux circonstances de la perte. En outre, le deuil n’a pas de durée programmée, même si culturellement on se donne souvent un an pour que le deuil se fasse, ce qui ne correspond à rien! En fait, c’est là une vieille croyance qui date du Moyen Âge (les fausses idées sont tenaces!) où l’on disait aux gens: "Au bout de l'an, vous devez ranger les pleuroirs". Les "pleuroirs" étaient en fait de grands linges dans lesquels les endeuillés s'épanchaient, surtout les femmes, car les hommes devaient s'exprimer sans pleurs (bien entendu!).

Avec ce COVID-19, la situation est tout de même particulière. Beaucoup de nos parents sont restés plusieurs jours ou plusieurs semaines dans les services de réanimation puis sont morts, seuls, sans leur famille à leurs côtés. Il y a quelque chose de déshumanisant dans ces situations, alors que nos sociétés n’ont cessé de faire en sorte que l’accompagnement dans la mort devienne, aujourd’hui plus qu’hier, un temps d’humanité et de dignité pour les mourants comme pour les familles. Avec ce COVID, on reste sur sa "fin" et le processus du deuil peut devenir délicat. Les plus pessimistes parlent de "deuil compliqué" voire de "deuil pathologique" qui pourraient ainsi toucher des milliers de personnes. En la matière, il convient de ne pas s’alarmer plus que nécessaire. L’humanité dispose de ressources insoupçonnées qui ne se révèlent que dans l’épreuve. Nous y sommes!

 DEPUIS QUE LES ÊTRES HUMAINS SONT SUR TERRE, ILS FONT DES SÉPULTURES

Une amie me racontait qu’elle avait emmené son père aux urgences pour qu’il se fasse soigner et, 48 h après son admission, on lui a annoncé sa mort. Elle savait qu’un jour il allait mourir, mais elle ne s'était pas préparée à ce que les choses aillent si vite. Très rapidement, il a fallu l'enterrer, il a fallu faire vite, et cela aussi ce fut un choc. Les familles endeuillées en cette période de pandémie sont également privées de cérémonies religieuses. Les mosquées et les synagogues sont quasiment toutes fermées. Les églises restent ouvertes pour des prières individuelles et rassemblant moins de vingt personnes. Tout cela peut se révéler difficile, notamment le fait de ne pas pouvoir organiser des obsèques "comme avant". Comme le rappel Boris Cyrulnik, "depuis que les êtres humains sont sur Terre, ils font des sépultures, ils font des rituels du deuil. Toutes les cultures en ont, et là, on sera obligés de ne plus en faire".

Bien entendu les circonstances actuelles sont dramatiques et parfois inhumaines pour beaucoup de familles. Mais le deuil est un processus qui s’inscrit dans le long-terme et qui ne se résume ni aux obsèques, ni aux conditions de fin de vie, même si cela compte, bien sûr!

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Très curieusement, nous pensons que c’est le défunt lui-même qui reste la dimension essentielle pour nous aider à nous en sortir. Même décédé, un proche ou un parent peut être un tuteur de "résilience". C’est-à-dire un levier, un modèle, voire un guide pour nous aider dans le processus de deuil et éviter que l’on s’effondre. En effet, la relation que l’on a eue avec le défunt, tout au long de sa vie, peut nous servir de guide pour se repérer et savoir quelle voie il convient de prendre. S’il faut poursuivre la lutte ou au contraire abandonner et se laisser terrasser par la peine et la douleur. Cette histoire commune, que nous avons partagée avec le défunt, aucun virus, aucun confinement ne pourra jamais nous la voler. Qu’avons-nous vécu ensemble? Quel héritage (moral, psychologique, spirituel, en termes de valeurs,…) est le mien? Que m’a-t-il (ou elle) transmis? De quoi suis-je l’héritier? Qu’est-ce-que je comprends de ce qu’a été sa vie et de la relation qu’il avait avec moi? L’attitude du défunt face à sa propre mort, sa lutte pour la vie, sa lutte contre le virus, sa dignité, son courage, ses souffrances peuvent aussi constituer un socle solide pour nous donner envie de nous battre pour être dignes et à la hauteur de celui ou celle que l’on a perdu. Ainsi, c’est dans la mort elle-même, même si elle fut terrible, qu’il convient d’aller puiser des forces de vie nouvelles, ainsi que des raisons de vivre et de se battre en mémoire de ceux qui nous ont aimés et que l’on a aimés.

Nous ne savons pas s’il y a un ailleurs ou pas après la mort. Mais nous aimons envisager les deux voies avec nos patients. S’il n’y a rien, alors tant pis.  Mais s’il y a un ailleurs où nos morts se trouvent et si, de là où ils sont, ils peuvent nous voir, je demande alors à mes patients ce qu’au regard de la connaissance qu’il ont du défunt (de sa vie, de ce qu’il a fait, de ce qu’il leur a apporté,…) ce dernier attendrait d’eux. Qu’est-ce que ce père, cette mère, ce grand-père cette grand-mère voire même ce fils ou cette fille qui viennent de mourir et avec qui ils ont partagé tant de choses, aimeraient les voir faire?  Que souhaiteraient-ils (ou elles) pour eux, là, maintenant, et pour leur avenir? Qu’ils s’effondrent ou à l’inverse qu’ils poursuivent leur vie en souvenir de lui ou d’elle, en souvenir de leur histoire passée? La meilleure manière d’être fidèle à celui (ou celle) qui vient de mourir n’est-elle pas de continuer à vivre pleinement et de transmettre à son tour cette force de vie et cet amour que cet autre qui vient de partir nous a donné et laissé en héritage? Ainsi, paradoxalement, dans la mort de l’autre on peut — et on se doit de —, trouver la force de vivre, des forces de vie.

 

C'EST UNE PARTIE DE NOUS-MÊMES QU'ILS EMPORTENT AVEC EUX 

Alors, finalement, "faire son deuil", qu’est-ce que cela signifie? Si le temps de la grande souffrance a une fin, le deuil en tant que tel n'en a pas vraiment. Toute sa vie, on devra se confronter à l'absence. On se transformera et on parviendra à trouver un nouveau sens à sa vie. On sera capable alors de mettre le défunt à sa juste place, ni trop loin, pour ne pas sombrer dans l'évitement, ni trop près, au risque de ne pouvoir poursuivre sa route. Beaucoup disent que le deuil les a transformés en profondeur. C’est sans doute vrai. Car en faisant le deuil des êtres aimés, c’est le deuil de soi-même que l’on fait par la même occasion. Le deuil de celui ou de celle que nous étions avec le défunt. Nous prenons alors conscience que tous ceux qui nous entourent mettent à jour, par leur présence, des parties de nous-mêmes. Ils sont comme des "révélateurs" qui éclairent des dimensions spécifiques de notre personne. Des dimensions que d’autres ne parviennent pas à révéler. Ainsi, lorsque ces "révélateurs" disparaissent de notre vie, c’est une partie de nous-mêmes qu’ils emportent avec eux. Et c’est aussi cela que nous pleurons, quand nous pleurons nos morts.

Il faudra, en ces temps de virus et de confinement, faire preuve d’imagination et être capable d’inventer chez soi des rituels du deuil, avec des photos, des prières si l’on est croyant. Il faudra parler du défunt dans les semaines et les mois qui viennent.  Il faut s’adapter au mieux. Le confinement finira bien un jour! Et tout ce qu’il n’est pas possible d’organiser aujourd’hui, pourra l’être plus tard. On peut se faire la promesse entre amis, entre membres de la famille, de se retrouver ensemble pour saluer la mémoire de la personne disparue, autour de sa sépulture, lorsque les restrictions sanitaires seront levées. On peut imaginer pour la suite quelque chose de beau, de profond, de chaleureux.  L’être humain a besoin de choses tangibles, concrètes, pour appréhender le deuil. Il faut avant tout éviter de rester dans des approches qui ne seraient qu’intellectuelles ou spirituelles.

Voir les épisodes précédents de la série "Je confine donc je suis":
Les soignants: après la bataille, les blessures
- Croyance, science et défiance… Le virus nous fait-il perdre la tête?
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 Confinement et vie amoureuse
- Le télétravail forcé: un danger pour l'équilibre?