Suite de notre série sur le confinement avec le psychologue Cyril Tarquinio. Aujourd’hui: "Les soignants: après la bataille, les blessures..."

Ceux qui soignent vont-ils devenir ceux qu’on doit soigner?

Nos nouveaux héros doivent-ils s’attendre à des lendemains difficiles?

Cyril Tarquinio s’est penché sur le cas de tous ces soignants, que nous applaudissons chaque soir! Ceux qu’on compare à des soldats, ceux qui chaque jour montent au front et risquent leur vie, les médecins, les infirmièr(e)s et les autres soignants qui œuvrent chaque jour dans les hôpitaux, les maisons de retraites, les cabinets de consultations et les nouveaux “drives” médicaux improvisés, ceux qui mettent leur vie en danger pour sauver la nôtre, celle de nos proches et de nos anciens.

EN PREMIÈRE LIGNE

Jamais on ne les aura autant vus, entendus, sur toutes les chaînes de télévision et radios, sans oublier les témoignages sur les réseaux sociaux. Que dire, par exemple, de ces soignantes de l’EHPAD Sainte-Marie au Mesnil-Guillaume (près de Lisieux dans le Calvados) qui ont fait le choix d’être confinées avec les résidents pour les protéger et protéger les familles? Rien! Il n’y a rien à dire, on ne trouve pas les mots, on est touché et ému. Cela nous fait espérer et croire — alors qu’on n’y croyait plus —, à l’âme humaine, à l’altruisme, au sens de l’autre et à la capacité à résister de nos générations. Nous qui n’avons connu ni la Première Guerre mondiale, ni la Seconde, nous voilà dans le bain! Comme dans toutes les guerres, il y aura les héros et les lâches, les résistants et les profiteurs, ceux qui auront fait semblant, mais qui n’auront pensé qu’à leur “pomme” et ceux qui auront vu ce qu’est l’horreur de la guerre. La guerre fait des morts. Ils ne sont cette fois plus seulement sur nos écrans, mais entre des mains, celles des médecins et des soignants qui tentent de sauver la vie de nos malades, qui suffoquent et que la mort, aux ordres de ce salaud de virus, emporte, malgré la bataille menée.

© afp

BLESSURES À RETARDEMENT

Bien entendu, cela ne sera pas sans conséquences pour tous ces soignants et ces médecins, car la mort est toujours une violence qui, à plus ou moins long terme, laisse des traces dans nos esprits, même chez ceux dont c’est le métier de lutter et de soigner.

On ne s’y habitue jamais vraiment. Les soldats souffrent bien de psychotraumatisme et pourtant ils ont pour métier de faire la guerre. Pour le moment, les soignants ne se plaignent pas, les dispositifs d’écoute (nationaux ou locaux) mis à leur disposition pour dire leurs difficultés ou leurs souffrances sont peu utilisés. Étonnant? Bien sûr que non, c’est mal connaître la psychologie des guerriers. Quand on se bat contre un ennemi aussi impitoyable que le coronavirus, on devient aussi impitoyable. On se bat et c’est tout! Une patiente infirmière me disait il y a peu « pour le moment je ne me pose pas de questions, je suis une machine, je me bats avec mes collègues, on est soudées. C’est quand on commence à se poser des questions que cela ne va pas et que l’on doute. Donc on avance, on va au-delà de nos limites, c’est certain. Il y a quelque chose en nous qui est conscient qu’on est au bout, mais il y a autre chose qui a pris le contrôle et qui nous fait aller au-delà de toutes nos peurs et de notre épuisement. Je sais pas ce que c’est, peut-être que je le payerai plus tard… mais on verra plus tard».

Ce qui se passe pour ces soignants est une expérience très singulière où le fait de vivre se définit ici comme une lutte contre la mort. C’est-à-dire fondamentalement une épreuve de résistance à des forces de destruction. Dans un tel contexte, les moyens habituels à la disposition des individus sont défaillants; alors il faut mobiliser des ressources nouvelles qui, par définition, étaient jusque-là absentes. En réalité, une situation telle que les soignants la vivent actuellement se trouve être un creuset de l’expérience humaine où se forge une faculté d’adaptation inédite. Et c’est précisément là que ces derniers découvrent en eux des ressources dont personne ne soupçonnait la puissance. La façon de réagir à cette situation constitue en soi un mécanisme d’adaptation dans la mesure où cela donne lieu à une volonté de se battre et à résister. Toute adaptation, en tant que mécanisme de survie, est liée à un impératif qui consiste, ici, à sauver la peau de l’autre comme la sienne. En ce sens, la survie des autres et de soi-même apparaît comme un devoir, une responsabilité, qui transcendent l’individu qui lui commandent de vivre et de se battre. Se battre simplement pour la vie, celle du patient qui souffre, pour soi, pour ses proches, pour d’autres qu’on ne connaît pas.

© afp

DES RESSOURCES POUR RESTER HUMAINS

Sans le savoir, ils sont devenus (comme d’autres professions qui permettent à notre société de continuer à fonctionner: les hôtesses de caisse, les éboueurs, les agents EDF, les petites mains des hôpitaux…) des ressources qui nous permettent d’espérer et donc de tenir le coup. Ils sont devenus des repères identitaires à l’intérieur desquels nous puisons l’espoir! Ils étaient les fantômes de la République desquels on détournait le regard. Cela fait bien longtemps qu’ils crient à l’aide, qu’ils nous conjurent de ne peut pas "marchandiser" la santé et le système de soins, qu’ils nous rappellent qu’ils souffrent et que depuis bien longtemps ils n’en peuvent plus. Ils ne parlent pas plus qu’avant à vrai dire. Disons qu’aujourd’hui nous les écoutons, que les États les écoutent et que l’humanité dans son ensemble tend l’oreille.

La vie s’est arrêtée, nous allons bien moins vite et bien moins loin depuis quelques semaines. Il semblerait que cela nous permette de nous rendre compte qu’autour de nous les gens comptent et que, dans notre individualisme acharné, nous avions oublié que nous appartenions à une communauté dans laquelle nous sommes tous interdépendants. Nous comptons sur eux, comme les autres comptent sur nous, alors qu’il y a de cela quelques semaines encore, nous ne comptions que sur nous-mêmes, ne l’oublions pas. Enfin! Nous les entendons, alors qu’il y a peu, l’infirmière ou l’aide-soignante n’étaient pas forcément un modèle de réussite sociale. Enfin! Nous les entendons, alors qu’il y a peu, même le médecin était remis en question. Que ferions-nous sans eux aujourd’hui? Nous nous en remettrions aux esprits ou à Dieu. Je dois dire que j’ai quelques difficultés avec les miracles, surtout si c’était pour moi la seule voie pour sauver ma peau! Inutile de se dire qu’il y aura des conséquences psychologiques et sur la santé de nos soldats.

Bien entendu, le "nous" ne concerne pas seulement les simples citoyens que nous sommes. Ce sont aussi les États et les choix politiques de demain qu’il conviendra de regarder de près. Malheureusement, les capacités de déni et d’amnésie des individus et des sociétés sont d’une puissance remarquable. Et il y a fort à parier que ce changement sociétal que certains prédisent, voire idéalisent, ne se traduise que par une extraction des choses qui se seront avérées utiles et rentables durant cette période de confinement et de confrontation au virus, pour qu’elles servent et renforcent plus encore les logiques capitalistes et individuelles d’avant le confinement. Alors nous reprendrons notre voiture ou les transports en commun pour aller à notre travail, nous passerons la frontière tous les matins, en écoutant la radio qui parlera de la dette des États ou des PIB, nous passerons la journée sur notre lieu de travail, pour rentrer tard et épuisés, comme avant. Il faut bien payer la maison, la voiture et le reste! Nous n’aurons alors pas d’autre choix que de compter sur nous, de prendre soin de nous, de ne penser qu’à nous, car il faudra bien, comme avant, tenir le coup!

DES RÉPONSES THÉRAPEUTIQUES

Il conviendra de mettre sur pied dans de court, moyen et long termes des dispositifs d’accompagnement pour nos soignants afin de les aider à digérer autant que se peut les efforts consentis en cette période où on les traite de héros alors qu’il y a peu encore le système les maltraitait. Des dispositifs susceptibles de prendre en charge le stress, l’usure, le deuil et le traumatisme, car du traumatisme, il y en a, quand la mort vous vole la vie de vos patients, de vos amis ou de vos collègues. Des dispositifs mobilisables comme eux, 7 jours sur 7, des dispositifs qui ne feront pas qu’apaiser, mais qui pourront aussi guérir et repérer. La psychothérapie de ce siècle sait faire des prouesses, vous savez. Il ne s’agit pas simplement de parler, de raconter, oui, cela fait du bien depuis la nuit des temps. C’est comme allez "pisser" tous les matins, cela fait du bien, mais vous savez comme moi que tous les matins nous remettons ça. On recommence. Or, il ne faut pas que ça recommence, il ne faut pas que cela fasse juste du bien. Il faudra leur proposer des réponses psychothérapeutiques efficaces qui, comme je l’évoquais précédemment, réparent. Nous en disposons!