Suite de notre série avec le psychologue Cyril Tarquinio. Aujourd’hui: Croyance, science et défiance… Le virus nous fait-il perdre la tête?

Nous l’avons évoqué dans un précédent article, la crise du coronavirus a généré quantité de rumeurs et fausses informations qu’il nous faut analyser et démêler. Ça fait beaucoup pour nos cerveaux déjà rudement mis à l’épreuve par l’aspect anxiogène de la situation. À ces turpitudes vient s’ajouter une nouvelle incertitude autour de la croyance scientifique, symbolisée par le professeur Didier Raoult, au cœur de l’actualité depuis plusieurs semaines. Cyril Tarquinio s’est saisi de la polémique autour des travaux de ce professeur pour mettre en lumière notre rapport à l’information et notre “foi” en la science, qui peuvent être orientés par la manière de s’informer.

LE PROFESSEUR RAOULT, BRISEUR DE CROYANCES

Ce dernier, comme tout le monde le sait maintenant, est un fervent défenseur du traitement à la chloroquine pour le coronavirus Covid-19. Mais il est également un personnage controversé et, même si les résultats qu’il a présentés sont encourageants et même officiellement testés, sa méthodologie fait débat dans le monde scientifique. Les résultats de l’étude qu’il a menée sur des patients de l'IHU Méditerranée Infection, qu’il dirige à Marseille, ont semé la zizanie en France et partout dans le monde! Pire encore, ils ont clivé le milieu scientifique et la société civile. Ce qui ne l’a pas empêché d’être reçu par le président français Emmanuel Macron. La science et, qui plus est, les sciences médicales, sont censées être des espaces de savoir. On ne croit pas à la science, elle est un espace de connaissances qui se valident ou s’invalident au fur et à mesure de l’évolution des savoirs, des théories et des méthodes de recherche. Alors qui croire, que croire?

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ON NE REGARDE QUE CE QU’ON VEUT REGARDER

Si, comme Saint-Thomas, on ne croit que ce que l’on voit, on ne voit que ce que l’on regarde et on ne regarde que ce que l’on veut regarder. Et nos croyances guident ce choix et organisent la réification du monde. Si on est persuadé que les femmes sont de mauvaises automobilistes, il est certain que l’on s’arrangera pour ne voir que ce qui est en conformité avec une telle croyance, alors même que les statistiques des assurances partout dans le monde indiquent que ce sont les hommes qui ont le plus d’accidents de la circulation.

La psychologie cognitive et la psychologie sociale peuvent nous être utiles pour comprendre ce qui se passe dans notre tête et qui nous amène à dysfonctionner. Pour ce faire, il nous faut admettre que notre cerveau peut nous induire en erreur. Introduisons l’élégant concept d'heuristique qui date des années 50. Il s’agit d’une simplification du processus décisionnel, qui conduit un individu à ne prendre en considération qu’une partie des paramètres d'un problème. Cela au lieu d’en explorer de manière systématique toutes les possibilités pour arriver à l’élaboration d’une solution optimale. Les heuristiques sont des règles approximatives et intuitives fournissant des réponses satisfaisantes pour le sujet, mais pas optimales, voire fausses. Les raccourcis opérés peuvent être valides, mais dans certaines situations ils peuvent aussi entraîner des erreurs et constituent alors ce qu’on appelle un biais de raisonnement. Dans cette perspective, les biais cognitifs peuvent conduire à des jugements erronés, puis à des choix irrationnels.

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LE BIAIS COGNITIF, COMMENT ÇA MARCHE?

Cyril Tarquinio se propose de vous expliquer un biais et un effet qui semblent particulièrement éclairants en ce qui concerne le rapport à la santé et à la médecine en ces temps d’incertitude que nous impose le COVID-19: le biais de cadrage et le biais de Dunning-Kruger.

Le biais de cadrage a été décrit initialement par les scientifiques Daniel Kahneman et Amos Tversky. Dans leur expérience de 1981, ils font référence à une épidémie asiatique  — véridique!  —, qui est en passe de se produire. L’expérience vise à montrer que lors de la description d’un problème, la même information peut être cadrée d’une manière positive ou négative, et ce cadrage peut influencer la réponse à ce problème. C’est une décision irrationnelle, puisque l’information est fondamentalement la même.

Les estimations données aux participants sont les suivantes: l’épidémie va tuer 600 personnes. Deux programmes sanitaires sont alors proposés à un premier groupe de participants:

-   Programme A: s’il est adopté, 200 personnes seront sauvées.

-   Programme B: s’il est adopté, il y a 1/3 de chances que 600 personnes soient sauvées, et 2/3 de chances que personne ne soit sauvé.

Alors que les deux propositions sont équivalentes, 72% des participants ont choisi le programme A!

Dans un second temps, on propose les deux programmes suivants à un autre groupe de participants:

-   Programme A: s’il est adopté, 400 personnes mourront.

-   Programme B: s’il est adopté, il y a 1/3 de chances que personne ne meure, et il y a 2/3 de chances que 600 personnes meurent.

Dans ce cas de figure, 78% des participants ont choisi le programme B!

Le fait de présenter l’information d’une manière ou d’une autre va modifier la perception des personnes, ce qui pourra aussi modifier leurs comportements face au risque. Ainsi, dans un choix qui sera perçu comme positif, comme un gain (« personnes sauvées »), les sujets ont plutôt tendance à avoir une aversion au risque. À l’inverse, dans un choix qui sera perçu comme une perte (« personnes décédées »), les sujets ont plutôt une appétence pour le risque. Lorsque le problème est présenté en termes de « morts » (cadrage négatif), les participants montrent une très large préférence pour le programme B, alors qu’ils choisissent massivement le programme A quand le problème était présenté en termes de survivants (cadrage positif). Cela ne vous rappelle rien ? Et bien en ce moment, notre cadrage est plutôt négatif, ce qui diminue notre aversion pour les solutions incertaines comme l’hydroxychloroquine. À cela s’ajoute la tendance qu’ont les individus à réagir aux risques imminents (le Covid-19), mais à ignorer ceux à plus long terme, à savoir les effets secondaires des traitements. C’est ainsi que l’option de traiter tous les patients sans distinctions avec un médicament dont l’efficacité est discutée et dont les effets secondaires sur les patients atteints du Covid-19 sont inconnus, devient acceptable. On le voit, nos choix ne sont pas rationnels, loin de là, et Kahneman et Tversky auraient pu dans les années 80 prédire ce qui se passe aujourd’hui avec l’hydroxychloroquine. N’oublions pas, les humains sont tout sauf rationnels, même si chacun de nous est convaincu de l’inverse.

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NOUS SURESTIMONS NOS COMPÉTENCES DANS LE DOMAINE MÉDICAL

Le biais de Dunning-Kruger décrit un principe qui pourrait être résumé par cette simple phrase:
« Pourquoi les incompétents se croient-ils si doués ? »  Les deux psychologues américains à l'origine de cette théorie (qui ont donné leur nom à ce mécanisme) l'ont évoquée pour la première fois en 1999 dans une célèbre revue de psychologie américaine. C'est un biais cognitif qui se traduit par notre incapacité à reconnaître objectivement notre incompétence. À l'origine de cette théorie, un fait divers. En 1995, à Pittsburgh, (Pennsylvanie) McArthur Weeler décide de dévaliser deux banques, enduit de citron et persuadé que ça le rendrait indétectable par les vidéos de surveillance. Dunning et Kruger se sont demandé comment cette personne avait-elle pu prendre une si mauvaise décision....

Selon leur théorie, ce n'est pas seulement que les moins compétents peinent à reconnaître leur incompétence. Le plus grave, c’est qu’ils sont certains d'être compétents. Pour rendre le phénomène plus clair encore — peut-être vous reconnaîtrez-vous —, vous trouverez certainement une personne de votre entourage habituée à s'exprimer sur un sujet qu'elle ne maîtrise absolument pas. À l'inverse de ce phénomène, Dunning et Kruger ont constaté que les personnes les plus qualifiées avaient, elles, tendance à sous-estimer leur niveau de compétence et à penser que les tâches faciles pour elles le sont aussi pour les autres.

Autrement dit et pour paraphraser Charles Darwin, "l’ignorance engendre plus fréquemment la confiance en soi que ne le fait la connaissance".

Par exemple, ce sont les gens qui s'y connaissent moins dans le domaine des virus (donc vous et moi) qui ont le plus confiance en leurs jugements, allant jusqu’à penser que leurs avis sont plus fiables que ceux des experts. C’est encore nous qui croyons dur comme fer (et nous serions prêts à en découdre) que l’hydroxychloroquine va nous sauver (c’est peut-être vrai… mais juste peut-être). Ainsi, surestimer notre propre rationalité est un obstacle à la connaissance.

© afp / Gérard Julien

La polémique du monde scientifique à propos du professeur Raoult a eu pour conséquence de brouiller le débat. L’effet Dunning-Kruger y est pour beaucoup. Nous surestimons nos propres compétences dans le domaine médical, cela nous conduit par exemple à nous auto-médicamenter. Paradoxalement, quand une personne commence à devenir compétente, elle découvre rapidement l’étendue de son ignorance, ce qui se traduit par un effondrement de confiance. D’où la modestie des chercheurs et les précautions prises pour parler de leurs travaux de recherche et en particulier des travaux actuels menés avec le COVID-19!

En d’autres termes et pour finir, reconnaître sa "faillibilité" est une bonne chose. Vive le doute! Descartes serait d’accord sur ce point... Mais dans une période d’incertitude comme celle que nous traversons, on peut alors comprendre que, face à la modestie et le manque de confiance des chercheurs dans le domaine, une personnalité comme le professeur Raoult qui affirme et impose puisse rassurer. Croisons les doigts pour qu’il ne se trompe pas, car dans notre société on brûle rapidement les icônes!