Si l'on devait écrire une chanson sur le lien entre le Luxembourg et la langue française, elle s'appellerait sûrement "Je t'aime, moi non plus". Retour en vidéo sur une longue histoire pas toujours tranquille...

Contrairement à d‘autres pays ayant plusieurs communautés linguistiques, comme la Suisse, la Belgique ou le Canada, le Luxembourg se pense comme un pays avec une communauté linguistique unique dont les membres se doivent d’être multilingues.

L'ILLUSION DE LA FRANCOPHONIE

Les trois langues du pays (le luxembourgeois, l'allemand et le français) et désormais l’anglais, première véritable langue étrangère, remplissent des fonctions différentes dans la communication au sein de la société.

Bien sûr, le français a une place particulière, langue de la législation et de l'économie au Grand-Duché. Pour autant, lorsqu'on présente le Luxembourg comme un pays francophone, le sociologue Fernand Fehlen nuance: "C’est là l’illusion. Moi, je l’appelle l’illusion de la francophonie. Le Luxembourg n’a jamais été un pays francophone mais toujours un pays multilingue."

En 1986, Gilbert Trausch, historien luxembourgeois disparu en 2018, écrivait: "Au Luxembourg, les trois langues sont superposées dans une hiérarchie pour laquelle on pourrait retenir l'image de la pyramide. En allant de la base vers le haut, on aurait le luxembourgeois, puis l'allemand, enfin le français. Cette image est révélatrice car, si elle illustre la prééminence du français placé en haut, elle en montre aussi les limites, toute pyramide se rétrécissant en direction du haut."

Depuis le Moyen-Âge, deux communautés linguistiques cohabitent au duché de Luxembourg: l’une germanophone, l’autre francophone, sous influence wallonne. Après la révolution française et l’introduction du Code Napoléon en 1804, le français est devenu la langue de la législation.

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Mais en 1839, le Grand-Duché est partagé et perd tous ses territoires francophones. Il fait alors partie de la confédération germanique.

"Les élites en place, les notables, poursuit Fernand Fehlen, qui ont comme langue de travail le français, vont vouloir conserver cette langue française qui est aussi la base de leur puissance, de leur pouvoir. Tandis que le petit peuple, qui ne parle pas français du tout, veut parler allemand."

En 1843, ces élites, qui souhaitent conserver le français comme langue administrative et législative et qui veulent que le peuple apprenne le français, vont prendre une décision stratégique et créer une école primaire bilingue.

TORTURE, CAMISOLE DE FORCE

Alors qu'un vent de révolution souffle sur l'Europe en 1848 et qu'au Luxembourg, des pétitions demandent l'abandon de l'apprentissage du français, les notables, avec le soutien de Guillaume II, décident de le maintenir.

Cette génération va refuser de laisser tomber le français. Tout en continuant à employer l'allemand, elle a maintenu le français dans sa position de langue supérieure, dans des domaines précis et essentiels à la vie d'un État (administration et justice). Gilbert Trausch y a vu "un acte de volontarisme de la part des milieux dirigeants luxembourgeois. D'après "Le Robert", le volontarisme correspond à une attitude qui fait croire qu'on peut soumettre le réel à ses volontés. Faire admettre à une population germanophone le français comme langue supérieure est tout à fait conforme à cette définition. Il y a eu des critiques dès le départ. ll y en aura au fil des années, notamment quand, avec la montée des courants politiques populaires (socialisme, christianisme social), le peuple commence à avoir voix au chapitre. En 1871, le sous-directeur de l'Athénée, premier établissement d'enseignement du pays, compara l'enseignement obligatoire du français à une camisole de force."

Des propos qui rejoignent ceux de Fernand Fehlen, qui parle de "torture" lorsqu'il évoque ces jeunes Luxembourgeois, qui ne fréquentent pas l'école de manière aussi assidue qu'aujourd'hui car ils doivent travailler aux champs, contraints d'apprendre le français.

LANGUE DE L'ÉCONOMIE

L’immigration et la signature de l’Union économique belgo-luxembourgeoise en 1921 vont contribuer à faire du français la langue de l'économie au Grand-Duché.

"Les immigrés venant de pays latins, poursuit le sociologue, avaient plus de facilité à apprendre le français que l’allemand. Et comme le luxembourgeois n’était pas encore considéré comme une vraie langue, on leur disait d'apprendre le français comme langue d’intégration."

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Entretien d'un travailleur immigré au Luxembourg dans les années 60 / © RTL

Au 20e siècle, le français est encore la langue des hautes sphères, toujours celle du parlement, mais le vent tourne. La télévision, qui historiquement émet en français, va devenir RTL Télé Lëtzebuerg à l’aube des années 2000. Car le modeste dialecte germanique appelé luxembourgeois entend bien écrire ses lettres de noblesse. À l’aube des années 2000, en plein débat sur la nationalité, le Premier ministre Jean-Claude Juncker estime que les immigrés devraient s’intégrer en apprenant le luxembourgeois.

Malgré la montée en puissance du luxembourgeois, le français est toujours central au Luxembourg en 2021, mais l’anglais a tendance à le remplacer dans certains secteurs comme la finance ou la recherche.