Sortie des Terres Rouges à l'aube des années 2000, la fausse Venise d'Esch-sur-Alzette restera l'un des décors de cinéma les plus ambitieux de l'histoire.

Du décor lui-même ou du coup de folie qui l'a initié, on ne sait pas ce qui est le plus bluffant... En 2001, la société Delux Productions se lance dans un projet pharaonique: reconstituer la Venise du 16e siècle sur l'ancien site sidérurgique de l'Arbed situé dans les Terres Rouges à Esch-sur-Alzette.

"CHAQUE PERSONNE QUI POUVAIT TENIR UN MARTEAU ÉTAIT ENGAGÉE"

Délirant sur le papier, le projet l'est tout autant grandeur nature. Des centaines d'ouvriers — menuisiers, peintres, forgerons... —, s'escriment des mois durant. Les chiffres donnent le tournis: 2.300 m3 de bois, 63 tonnes d’acier, 6 tonnes de peinture et 6.000 m3 d’eau pour alimenter les canaux artificiels. Le budget officiel dépasse 5 millions de dollars. Des artisans italiens sont même dépêchés spécialement pour venir fabriquer les gondoles du 16 siècle. Le décor hors du commun est construit sur une superficie de 22.500 mètres carrés et comprend 118 façades différentes.

Il y a eu jusqu’à 800 personnes qui travaillaient en même temps sur les décors, raconte le producteur Jean-Claude Schlim. Les producteurs avaient contacté toutes les agences pour l’emploi de la Grande Région. Chaque personne qui pouvait tenir un marteau était engagée.

À l'origine construit pour les besoins du tournage du film Passage secret du cinéaste bosniaque Ademir Kenovic, Venise-sur-Azette va finalement être maintenu en place jusqu'en 2007, servant de décor à plusieurs films dont La jeune fille à la perle (2003) avec Scarlett Johansson et Le marchand de Venise (2004) avec Al Pacino.

"C'EST L'IMAGE QUE JE GARDERAI D'AL PACINO, CELLE DE QUELQU'UN DE TRÈS RESPECTUEUX ENVERS LE LUXEMBOURG"

Cette production a d'ailleurs occasionné une rencontre peu banale entre l'acteur mythique de Serpico ou Scarface et le Grand-Duc Henri. Jean-Claude Schlim, producteur délégué sur le film, se souvient: "Très Américain, il me dit qu’il avait appris que le Grand-Duc devait venir et qu’il voulait savoir quel était le protocole. J’ai dû lui apprendre car il voulait absolument faire les bons gestes. Je lui ai quand même signifié de ne pas en faire trop, que ce n’était pas la Reine d’Angleterre, qu’au Luxembourg les gens sont faciles d’accès. J’ai trouvé ça très respectueux de sa part. C’est l'image que je garderai d’Al Pacino, celle de quelqu’un de très respectueux envers le Luxembourg. Partout où on allait, il donnait des autographes, il se laissait photographier, il a même organisé des pots pour l’équipe luxembourgeoise… Bref, loin de la grande star inaccessible. Cela m’a montré que souvent les plus grands acteurs sont les plus simples à vivre."

Le décor, trop onéreux à entretenir, sera démantelé en 2007. Quant à la société Delux Productions, elle a fait faillite en 2014 alors qu’elle était en train de produire un film sur la vie de Marvin Gaye.