J'aime Luxembourg, je m'y sens chez moi. Mais elle est en train de changer trop et trop vite.

J’ose dire que Luxembourg est ma ville. J’y vis depuis bientôt 25 ans, c’est-à-dire la moitié de ma vie, c’est-à-dire une éternité pour ceux qui n’ont pas connu le 20e siècle.

Je travaille à Luxembourg depuis aussi longtemps que j’y vis et mes enfants y sont nés et y ont été scolarisés (à l’école du quartier, volonté d’intégration oblige). Je me débrouille à peu près dans la langue de Dicks, quand on veut bien me la laisser tenter. Je vote quand on m’en donne le droit et je peux citer les 24 quartiers qui composent la capitale.

Faute d’être Luxembourgeoise sur le passeport, je suis Luxembourgeoise, en tant qu’habitante de la ville (d’ailleurs, je dis "la ville" comme une vraie Stater).

Et Luxembourg est une ville que j’aime et que je défends. Oui, c’est petit, mais c’est une capitale, une capitale internationale de surcroît. J’en vante l’offre culturelle, notamment au Grand Théâtre ou au Mudam et je conseille qui demande sur l’offre gastronomique et nocturne.

Mais voilà, depuis quelques temps - quelques mois, ou même une bonne année, en fait - je ne reconnais plus ma ville. J’ai l’impression de me retrouver dans la chambre d’un géant qui joue aux Lego et au Meccano, détruisant ici ce qu’il construit là, réalisant des tracés de son gros doigt, balayant une place du revers de la main et déplaçant ses petits Playmobil (la boîte «Chantier») comme bon lui semble.

Bien sûr, Luxembourg grandit et vite. La capitale est attractive et c’est tant mieux. Mais la ville se retrouve un peu dans la peau d’un adolescent qui a les manches trop courtes: à un moment il ne peut plus tirer dessus.

TROP GRAND, TROP VITE

Alors d’accord, il faut faire des travaux pour changer les canalisations, l’eau, le gaz, l’électricité - sous-dimensionnées et vétustes. On en profite pour ajouter la fibre, bravo… Et puis si on intervenait sur l’éclairage public tant qu’on y est, et on pourrait ajouter une aire de jeux, un ou deux bancs, une toilette pour chiens, une piste de pétanque… Le mobilier urbain n’est pas forcément du meilleur goût, généralement pioché dans un catalogue international, plutôt que confié à des designers (locaux tant qu’à faire) et c’est bien dommage.

Là où les choses se compliquent, c’est devant l’envergure de certains chantiers et l'absence de cohérence tant au niveau urbanistique que dans l’agenda des travaux. Comme l’adolescent aux bras trop long, la ville veut tout, tout de suite: un étendard de luxe au centre-ville, une ville nouvelle à Gasperich, un tram, des nouvelles gares, des parcs, des écoles…

En particulier le futur Royal Hamilius – ce paquebot quatre étoiles où commerces, bureaux et logements devraient (j’insiste sur le conditionnel) redonner du punch au centre-ville - semble surdimensionné, bouchant complètement la vue sur la place Aldringen et l’Hôtel des Postes. Je suis plutôt en faveur de l’architecture contemporaine et loin du passéisme nostalgique de la préservation à outrance, mais c’est quand même un énorme gâchis de voir l’imposant bâtiment (faut-il signé Norman Forster) se jouer de toutes les proportions et tourner finalement le dos à la ville.

Quant au chantier du tram, j’admets volontiers que c’est un mal pour un bien et qu’on sera tous bien heureux d’en profiter l’année prochaine. Je me bornerai à constater que le sujet était sur la table depuis une vingtaine d’années et que les politiques de l’époque (les mêmes partis au pouvoir qu'aujourd’hui) auraient été bien inspirés en ayant une vision d’avenir pour la capitale plutôt que de jouer la carte électoraliste et de reculer pour mieux sauter.

Pour finir, le Ban de Gasperich: les promesses font tourner la tête autant qu’elles font grimper les prix et vu le nombre de grues, je veux bien les croire. Ce sera comme une nouvelle ville, un peu comme le Kirchberg, mais en mieux, en plus moderne, en plus vert (le plus grand parc de la ville nous dit-on) en plus habité… Mais moi, ça me fait peur, c’est trop, je n’y vais pas.