La compétition musicale la plus kitsch donne des leçons de géopolitique.

On ne peut plus le nier, la situation devient alarmante quant à l'harmonie dans les relations internationales qui semblent devenir de plus en plus fragiles, sinon avancer vers le bord du précipice. Dans certains pays, le repli vers les nationalismes restrictifs et le manque d’unité dans les régimes politiques font craindre le pire.

Et pourtant, il existe au milieu de tout ça des hordes de naïfs bien intentionnés qui continuent à croire au partage dans la bonne humeur et la gaudriole, dont certains vont jusqu'à revendiquer que le Luxembourg réintègre le Grand Prix Eurovision de la Chanson. Lequel, il est vrai, a été pendant des années le fleuron du «nation branding» national.

Pendant deux bonnes décennies à la fin 20e siècle, quand on se présentait en tant que Luxembourgeois à un Londonien, un Berlinois ou un Parisien, il vous sortait de go: "Ah! Luxembourg? 12 points!" Cela représentait à l’époque le score maximum qu’un pays pouvait offrir à un autre participant du Grand Prix. Et Le Grand-Duché fut béni à ce niveau.

Cela me fait encore sourire aujourd'hui quand je me rappelle que les interprètes qui ont remporté le trophée pour nous (ou nous ont fait atterrir dans les meilleures places du classement), étaient en général des candidat(e)s importé(e)s de l’étranger.

Anne-Marie David en 2018

Quand je l'ai rencontrée l’an passé au Festival d’Avignon, la Française Anne-Marie David était encore pleine de reconnaissance. Un demi-siècle après avoir gagné au et pour le Luxembourg, elle continue de se faire inviter dans des galas jusqu'au Japon, où son titre Tu te reconnaîtras reste culte et est classé dans les cinq chansons les plus populaires du Grand Prix depuis ses débuts.

Mais la nostalgie n’étant plus ce qu’elle était, et sans vouloir me faire partisan du "c’était mieux avant", il faut avouer que dans certains domaines, et surtout celui de la politique, notre époque se montre plus portée vers la division que vers la solidarité. Sans parler du point de vue économique qui, en favorisant la mondialisation, laisse peu de chances aux partenaires de petite taille.

CONDITIONS DE PARTICIPATION

Ceux qui ne comprennent pas pourquoi le Grand-Duché ne participe plus à l’Eurovision depuis belle lurette, devraient jeter un œil aux conditions de participation. Rien que le fait qu’un pays participant soit obligé de réunir huit à douze mille spectateurs dans une salle couverte avec un centre de presse pour mille cinq cents journalistes, et mette au moins trois mille chambres d’hôtel à disposition, plaide d’office pour un Luxit. Le temps semble révolu où notre théâtre au rond-point Schumann était assez grand pour briller à travers le monde télévisuel et offrit à Désirée Nosbusch la possibilité de lancer sans aucun accent un "Good evening!" dans une demi-douzaine de langues.

Le Luxembourg a beau avoir presque doublé sa population en un temps record, il lui reste toujours un problème de taille géographique qui l’obligera à conserver la modestie des tous petits. Car faire joujou dans la cour des grandes fortunes ne suffit pas pour donner accès à tous les privilèges.

Cela dit, la question se pose s’il ne vaut pas mieux briller par son absence dans une compétition de plus en plus vide de sens et où les chances de gagner semblent réservées à celles et ceux qui feront le buzz: femmes à barbe ou, pourquoi pas (s’il est permis de rêver, rêvons!), mémés en string? Se rajoutera à cela que la qualité musicale du Grand Prix n’a jamais été des plus magistrales et semble l’être de moins en moins face aux effets visuels du show, dont le gigantisme l’emporte dorénavant sur un fond qui devient de plus en plus secondaire et frise l’anorexie.

JUSQU'EN AUSTRALIE

Pour en finir, ajoutons l’aspect «ambition» des pays participants et leur lutte concurrentielle, parfois même au niveau interne. La manifestation a dépassé son côté purement «eurovision», au plus tard depuis que même l’Australie en fait partie. Cette année, pour la présentation en Israël, il semble y avoir eu, de surcroît, des querelles entre les différentes grandes villes qui se battaient pour l'organisation de l'événement. C'est finalement Tel Aviv qui l'a emporté et la finale se déroulera le 18 mai.

Ce qui est un comble pour une soirée de gala qui devrait consolider plutôt que diviser. Quant à savoir si la Grande-Bretagne serait tolérée dans la compétition après le Brexit, la question est justifiée et pourrait devenir un nouveau motif de débat. Mais comme un ambassadeur britannique vient de nous apprendre que quitter l’Union Européenne ne veut pas dire quitter l’Europe (sic!), on se dit que si tous les jeux sont permis, vive l’Eurovision, l’Euro Pudding et l’Euro Trash! Et si ça se fait sans nous, ça ne me semble pas moins bien.

Cette année, 41 pays seront en compétition. Dont voilà quelques extraits.