Quoi, nos coups de coeurs potentiels sont passés à la moulinette des algorithmes secrets de Tinder? On en est certain: les sites de rencontres vendent du rêve, un peu, mais de la déception, à la folie.

"Tinder, un Big Brother?", "Le vrai visage de Tinder", "Les dessous de Tinder"… L’application de drague a été épinglée par la plupart des médias, aussi bien français qu’étrangers, lors des deux dernières semaines. Le buzz est venu d’un livre, celui de la journaliste Judith Duportail : "L’Amour sous algorithme", paru le 21 mars dernier.

Dans son bouquin, elle dénonce l’usage d’un algorithme chargé d’établir une note secrète de désirabilité, nommé "Elo score". En gros, l’application analyse, sans que l’on s’en rende compte, notre niveau social, notre orthographe, nos revenus, notre comportement, notre beauté physique et écarte, en fonction, ceux et celles jugés trop beaux, trop moches, trop riches, trop pauvres…

Pour en venir à ses conclusions, Judith Duportail a mis la main sur le brevet de Tinder, en en faisant simplement la demande. Elle a également épluché 800 pages de ses données personnelles, puisqu'elle fait elle-même partie des utilisateurs de l’application.

Elle estime enfin que Tinder instaure un modèle patriarcal en se réservant "la possibilité d'évaluer les hommes différemment des femmes", avec son système qui "met en valeur un homme toujours un peu plus fort, ou en situation de domination par rapport à sa compagne."

Ainsi, les utilisateurs en mal de… rencontres sont trompés par une réalité biaisée. Certains répondront qu’il n’y a aucun scoop dans cette révélation et des adeptes s’en rendent bien compte. Cela n’est, en fait, pas le seul apanage de Tinder si l’on étend un peu notre analyse. La plupart des sites et applications de rencontres ont ce défaut d'engendrer de l’illusion, nous faisant croire, par exemple, que tout le monde est potentiellement accessible ou qu’on est soi-même un Apollon ou une Ali Larter (cherchez sur internet, vous verrez!). Ou à l’inverse, un Clochard que la Belle ne daigne même pas regarder, ce qui a pour conséquence d'écorner sérieusement la confiance en soi...

"Au début, il y avait 1000 mecs qui voulaient me rencontrer, j’ai l’ego qui a explosé, je me disais que ma vie était géniale!" a d’ailleurs ironisé l’auteure de "L’Amour sous algorithme". C’est ça. Un shot de narcissisme, une course aux "matchs" (pour les néophytes, un "match" se produit quand deux personnes se "likent" sur Tinder), une course aux points, aux compliments, aux discussions même totalement inintéressantes, bourrées de fausses promesses, susceptibles de s’interrompre quasiment du jour au lendemain une fois que notre "target" ("cible", dans le jargon des grands sentimentaux) a eu sa petite -ou plutôt grande- dose d'amour... de soi. "Ce boost d’ego, en fait, je le prends au détriment de quelqu'un d’autre" a résumé la journaliste avec justesse.

Qu'on le veuille ou non (et bien sûr, selon l'expérience d'un cousin éloigné...), ces sites forgent -chacun à un degré différent- le culte de l’apparence. Pour agrandir sa collection, quoi de mieux que de travailler son selfie, en mettant en valeur le plus possible, parfois sans l’assumer complètement (le fameux selfie philosophique), certaines parties "stratégiques" de son physique -tatouages compris, bien évidemment.

On est noté, comme un restaurant sur Tripadvisor ou une pizza surgelée dans le magazine 60 millions de consommateurs. "Ce genre de plateforme conduit aussi à être plus agressif, plus expéditif, plus violent même, dans nos choix" a expliqué, bien avant le buzz qu’elle a produit, Judith Duportail. Tu écris "sa va"? Tu dégages! Tu fais plus ou moins d’1,80 mètres? Tu dégages! Tu aimes les jeux vidéo? Tu dégages!

Que l’on soit quitté ou que l'on quitte, ce n’est jamais grave. Une autre personne est à portée de "match". On remplace en un claquement de doigts, on stoppe la relation naissante au mieux par sms, au pire sans rien dire, mais le plus souvent sans trop se casser la tête en matière d’explications. Un bon vieux "je n’ai pas eu de feeling" fait l’affaire et tant pis si l'on a fait croire le contraire jusque-là. Et puis, pour ceux et celles que ce zapping froisse, mieux vaut ne pas s'accrocher sous peine de se faire passer soit pour une hystérique, soit pour un harceleur. Au choix.

Il n’a jamais été aussi facile de coucher -entre adultes consentants, l’argument ultime…- mais le sentiment que renvoient ces applications squattées souvent par les mêmes personnes, est qu'on n’a jamais été aussi peu nombreux à tomber amoureux.

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