Ou comment on installe des pseudo-galeries d’art pour booster le business à renforts d’esthétique discutable.

Tout a commencé par un simple post sur Facebook que j’ai publié agacé par la façon de faire d’une "galerie d’art" (que je nomme ainsi car je présume que ses proprios ont la prétention de la considérer comme telle) un espace publicitaire. Luxembourg souffre déjà suffisamment de l’image de pays d’opérette et voir des sociétés en quête de pub en rajouter à ce fumeux mais néanmoins réaliste constat, me désole. Je m’explique.

Il est question du bureau de représentation du gestionnaire de fortune Creutz & Partners, situé en face du palais grand-ducal. Laquelle a fait appel aux services de Studio Job, une agence belgo-néerlandaise spécialisée dans le design artistique, pour se doter d’une installation qui flirte avec un kitsch bien gras et occupe tout le rez-de-chaussée et la devanture de son local.

Couleurs criardes d’un tapis au sol qui prétend vanter la région de la Moselle devant la porte d’entrée, ainsi que deux arbustes en carton-pâte qui pourraient aussi bien être des glaces aux épinards. Dans les vitrines des tas de fausses monnaies d’un côté et des liasses de billets géants de l’autre. On arrêtera là le descriptif, l’intérieur est au moins aussi surchargé de joujoux du même style. Le message censé être véhiculé et que l’on trouve sur le site internet de la société financière est, quant à lui, aussi évident que commercial: rester proche de ses clients.

Personnellement je trouve ça surtout racoleur et spéculateur, fait qui me gêne un peu plus que le seul côté pseudo-esthétique de l’installation.

À peine publié, mon post a été commenté de tous côtés. Il y eut celles et ceux qui se montraient aussi perplexes que moi devant cette tarte à la crème en plein milieu du lieu touristique le plus visité de la ville. Évidemment, certains défenseurs prirent aussitôt parti en faveur de l’installation, prétextant même trouver l’idée subversive. C’est de bonne guerre, mais encore faudrait-il m’expliquer ce qu’il y a d’osé dans une (fausse) idée artistique qui n’est finalement qu’une enseigne à but purement publicitaire?

La question du bien-fondé de l’action n’est finalement qu’un débat de plus à ajouter à l’image du pays et à son fameux "nation branding". Lequel, avouons-le, a fini par patauger dans des eaux bien calmes après la petite tempête des débuts.

CONTOURNER LES RÈGLES

Reste un point qui me titille plus qu’il ne devrait déranger les galeristes d’opérette que sont devenus Creutz & Partners (et ils ne sont pas les seuls à recourir à cette pratique, il faut l’avouer). C’est celui du contournement des règles. Cette société financière aurait-elle décidé d’afficher spontanément son «amour de l’art» en vitrine si une réglementation ne défendait d’établir des bureaux au rez-de-chaussée dans une zone destinée au commerce? On peut penser que non.

Voici donc une maison qu’on a ainsi privée de son but initial: faire du commerce de proximité dans un quartier prévu pour cela. Si encore le décor changeait régulièrement comme dans les galeries d’art sérieuses où les expos se succèdent à rythme mensuel. Mais tel n’est pas le cas, et voilà donc au beau milieu d’une de nos places les plus symboliques un «étendard» immuable et discutable, dont le fond est bien plus critiquable que la forme.

Car si on peut voir d’un œil désolé voire méprisant les expositions de vaches et d’éléphants à travers la ville, celles-ci ont au moins eu la décence de disparaître dans l’oubli après une durée éphémère. Et l’intérieur boursouflé et d’un autre temps de la Chambre des députés ne dérangera sans doute que l’œil de ses occupants. Qui ont sans doute d’autres chats à fouetter et dont les goûts esthétiques semblent être le cadet de leurs soucis.

Il serait toutefois recommandé aux responsables politiques en question de prendre la chose au sérieux et, à l’avenir, d’empêcher toute tentative de contournement de l’exploitation commerciale des locaux prévus à cet effet. Afin que les commerces de proximité bénéficient pleinement des surfaces qui leur sont destinées et ne soient pas transformés en colonnes publicitaires du genre JC Decaux. À l’heure où même la capitale française rejette le cadeau de fleurs acidulées que l’artiste très marketé Jeff Koons voulait faire planter sur un parvis parisien, il serait temps de veiller à ce que l’art ne soit plus utilisé qu’à servir la soupe aux grandes manipulations financières, institutionnelles ou privées.