Un pas positif qui n'apportera cependant pas une révolution attendue pour les médias en crise.

Le géant des réseaux sociaux a annoncé mardi qu'il allait monter une petite équipe de journalistes professionnels pour sélectionner les principales nouvelles de la journée. Et ce "afin de nous assurer de mettre en avant les bons articles", a-t-il expliqué.

Cette annonce intervient alors que suppressions d'emplois et fermetures de journaux se multiplient dans un secteur des médias en pleine déconfiture, où la plupart des entreprises sont bien en peine de trouver une formule pour survivre à l'ère de l'information gratuite.

Les articles apparaîtront dans un "onglet Actualités", distinct du fil Facebook traditionnel où apparaissent les contenus publiés par les amis de l'utilisateur.

Les journalistes de Facebook sélectionneront les nouvelles sur différents sites d'information, mais ne produiront ni n'éditeront eux-mêmes aucun contenu. Une politique conforme au crédo de la firme californienne qui a toujours refusé de se considérer comme un média et d'endosser les responsabilités éditoriales qui vont avec.

"Pas révolutionnaire"

"En théorie, je considère que c'est un événement vraiment positif. C'est quelque chose d'assez prometteur", opine Danna Young, professeure de communication à l'Université du Delaware. Mais "ce n'est pas révolutionnaire, car cela ne va pas nécessairement transformer la façon dont les gens vont partager les histoires sur leur fil", explique-t-elle.

"C'est là où réside le véritable pouvoir: des individus que vous connaissez, à qui vous faites confiance, qui donnent leur approbation tacite à des nouvelles en les partageant", poursuit Mme Young.

L'onglet "Actualités" sera la première fonctionnalité de Facebook faisant appel à des modérateurs humains depuis que la plateforme a fermé, l'an dernier, sa section "Trending Topics" controversée. Les équipes chargées de la modération de ces "catégories populaires" (disponibles seulement dans certains pays) étaient souvent accusées de partialité et de censure.

Seule la section "Top News" de l'onglet sera animée par des journalistes en chair et en os. Pour l'ensemble des articles de toute la section informations, le choix restera largement déterminé par des algorithmes en fonction des goûts supposés et de l'historique de navigation des utilisateurs.

"Notre objectif avec cet onglet 'Actualités' est de fournir une expérience extrêmement personnalisée et judicieuse", a déclaré Campbell Brown, responsable des partenariats pour les informations chez Facebook.

Facebook et les autres grandes plateformes du web sont accusés par les médias traditionnels de s'enrichir à leur dépens, en profitant de leur coûteux et difficile travail de collecte et de vérification de l'information tout en se taillant la part du lion sur le marché de la publicité en ligne. Le rôle de Facebook dans la propagation de fausses nouvelles est par ailleurs régulièrement décrié.

Le PDG de Facebook Mark Zuckerberg prononce un discours le 1er mai 2018 à San José, en Californie / © AFP/Archives

Pour se défendre, la firme de Mark Zuckerberg a annoncé en janvier un investissement de 300 millions de dollars sur trois ans pour soutenir le journalisme, notamment les médias locaux. La plateforme finance également des projets de "fact-checking" à travers le monde, dont un en partenariat avec l'AFP.

Mais même si Facebook commençait à rémunérer des éditeurs pour publier leur contenu sous licence, comme certains lui en prêtent l'intention, cela ne bénéficiera pas forcément aux entreprises de presse qui en ont le plus besoin, avertit Mathew Ingram, spécialiste des médias numériques pour la Columbia Journalism Review.

"Je suppose que les entreprises qu'ils vont choisir seront celles qui se portent déjà bien. Cela leur apportera un petit peu de cash, mais je ne pense pas que cela leur attirera un trafic gigantesque", dit-il.

La mort de l'info locale

Environ 2.000 journaux ont fermé aux Etats-Unis depuis 15 ans, selon l'Université de Caroline du Nord. De ce fait, des millions d'Américains se sont retrouvés privés d'informations locales de qualité professionnelle, lesquelles ont laissé le champ libre aux réseaux sociaux.

"La mort de l'information locale a eu des effets destructeurs pour la démocratie. C'est un problème complexe que Facebook seul ne peut résoudre", estime Mme Young.

Toujours aux Etats-Unis, le nombre de journalistes a dégringolé de 47% entre 2008 et 2018, selon une étude du Pew Research Center publiée l'année dernière.

Les temps sont durs pour Stephen Groves, qui se lance sur le marché du travail avec son diplôme de journalisme de l'Université de New York tout frais dans la poche. Ce trentenaire ne se déclare pas franchement convaincu par les projets de Facebook.

"Facebook n'est pas une entreprise de journalisme. Avant de travailler pour Facebook, j'aimerais les voir s'engager en faveur d'un journalisme éthique et robuste", déclare-t-il.

Même scepticisme de la part d'Emily Tamkin, qui quelques mois seulement après son embauche par le site d'informations Buzzfeed a fait partie en janvier d'une charrette de 200 licenciements.

"Je ne suis pas enthousiasmée par le fait que Facebook se mette à embaucher des journalistes. Si c'est ça la panacée, alors c'est que nous avons un très gros problème", soupire-t-elle.