Il fait la fierté de la Chine mais détiendrait aussi le triste record du monde des suicides: à 70 mètres au-dessus du Yangtsé, le Pont de Nankin attire les désespérés. Mais un ange gardien veille sur eux.

Par un matin pluvieux, Chen Si arpente le pont géant qui coupe le plus long fleuve de Chine sur plus de 1.500 mètres, comme il le fait tous les week-ends depuis 18 ans.

Sa mission: convaincre les candidats au suicide de renoncer à leur projet. En sauvant des centaines de ses semblables, Chen Si s'est attiré dans la presse locale le surnom "d'Ange de Nankin", du nom de la grande ville de l'est du pays.

Une cigarette dans une main et sa gourde de thé vert dans l'autre, le quinquagénaire rejette le qualificatif. "Je ne suis pas un ange. J'essaye juste d'apporter un peu de lumière à ceux qui sont dans l'obscurité", explique-t-il à l'AFP.

La vie de M. Chen a changé lorsqu'à l'âge de 22 ans il aperçoit une jeune femme en larmes prête à se jeter dans le vide. Chen Si engage la conversation et la convainc de rester en vie.

La femme est une travailleuse migrante, comme lui. Né dans une famille pauvre, l'homme n'a pas de mal à s'identifier aux laissés-pour-compte du phénoménal essor économique chinois.

"Je leur explique que je suis aussi quelqu'un de tout à fait ordinaire. Que nous sommes tous confrontés à des difficultés et qu'ils peuvent s'en sortir", explique ce lecteur de Freud.

"ON NE LES COMPTE PLUS"

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Une fleur sur le pont de Nankin, enjambant le Yangtsé, en Chine, le 2 avril 2021 / © AFP

Depuis son premier sauvetage, l'homme a calculé qu'il avait tiré de l'abîme 412 personnes, pratiquement une toutes les deux semaines.

Parmi elles, un grand costaud qu'il a fallu ramener sur le pont à plusieurs, et un homme perclus de dettes à hauteur de plusieurs millions de yuans.

Chen Si ne sort pas toujours indemne de ces rencontres et fréquente les temples pour se recharger l'âme, même s'il a appris à se blinder. "Avant, j'étais hanté dans mes cauchemars par ceux que je n'arrivais pas à sauver", raconte-t-il.

Lors de son inauguration en 1968, le pont géant avait été salué comme un exploit des ingénieurs chinois à la grande époque maoïste. L'ouvrage entrait dans le Livre des records en tant que plus long pont du monde à deux étages (un pour les trains et un pour les automobiles).

Il détiendrait aujourd'hui un record moins enviable: celui du nombre de suicides, après avoir dépassé le bilan du Golden Gate Bridge à San Francisco il y a quelques années.

"Des fois, lorsque nous inspectons le pont le matin, nous découvrons une chaussure à talon haut ou bien un téléphone portable avec un mot écrit à la main", témoigne Zhang Chun, un responsable associatif local.

"On ne les compte plus mais nous savons qu'il y a eu au moins 3.000 vies perdues" au Pont de Nankin, selon M. Zhang. Un chiffre forcément sous estimé compte tenu des personnes qui disparaissent sans laisser de traces.

"PAS TOUS LES SAUVER"

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Des lits destinés à accueillir des rescapés du suicide sauvés par Chen Si, dans son bureau de Nankin, le 1er avril 2021 / © AFP

Selon les chiffres officiels, le taux de suicides est tombé en 2019 à 5,29 pour 100.000 habitants (contre 13,56 en 2000), soit la moitié du chiffre enregistré par les Etats-Unis.

Mais les problèmes psychologiques se sont accrus en Chine au cours des dernières décennies, selon une étude de la revue médicale britannique The Lancet parue il y a deux ans. Les auteurs évoquaient les changements rapides de la société chinoise, à l'origine de stress pour ceux qui peinent à s'adapter.

Le pays souffre en outre d'un manque de psychologues, selon d'autres études.

Quant à Chen Si, il ne constate pas de baisse du nombre de candidats au suicide au Pont de Nankin. Pour l'aider, il a même recruté des volontaires, notamment des étudiants en psychologie, auxquels il transmet ses conseils à destination des désespérés.

"La seule chose qu'on peut leur dire c'est qu'il y a des gens qui ne peuvent pas vivre sans eux", explique-t-il.

En ville, Chen Si a transformé un petit bureau en dortoir, où il peut héberger jusqu'à quatre personnes qui ne savent plus où passer la nuit.

Il reconnaît qu'il a dû sacrifier sa vie de famille à sa mission de sauveteur, qu'il assure en plus de son travail quotidien.

Et il ne s'arrêtera que le jour où il n'aura plus la force de ramener les gens du bon côté du garde-fou. "Je ne peux pas tous les sauver. Lorsque c'est au-dessus de mes forces, je les laisse entre les mains des dieux".