C'est l'un des pans de l'économie les plus touchés par la crise: celui de la production et diffusion de spectacles. Frédéric Saint-Dizier, vice-président du principal syndicat du secteur privé en France, dresse un constat amer mais reste combatif.

On a beaucoup parlé des commerçants, on a plaint les libraires considérés comme "non essentiels", on s'est désolé de la fermeture des bars et des restaurants, de l'arrêt de la pratique du sport amateur en club... La liste des victimes collatérales de la crise du coronavirus est longue. Mais parmi elles, un secteur s'est assez peu fait entendre dans les médias, celui des producteurs et diffuseurs de spectacles.

"On avait deux solutions, nous explique Frédéric Saint-Dizier, vice-président du syndicat Prodiss qui représente 85% du secteur privé du spectacle vivant en France, se battre sur le terrain médiatique ou sur celui de la politique décisionnaire. Le syndicat a choisi la deuxième option."

Avant d'entrer dans les détails de cette lutte, rappelons la réalité du terrain. Frédéric Saint-Dizier est le directeur des Productions Label LN, société basée à Nancy mais qui propose des spectacles dans toute la Grande Région, jusqu'au Luxembourg. Le 13 mars 2020, les techniciens s'affairent Salle Poirel à Nancy tandis qu'arrive Stéphane Guillon, l'humoriste qui doit officier sur les planches ce soir-là. Mais la France bascule dans les restrictions, le spectacle est annulé, les 750 personnes ayant acheté un billet sont invitées à rester chez elle et Stéphane Guillon repart sans le sourire et sans avoir fait rire.

Depuis, plus rien... Frédéric Saint-Dizier, son associé et les 10 employés de la structure n'ont fait que gérer les annulations, les reports et les demandes de remboursements. "On a vite compris qu’on allait être les premiers impactés, poursuit le directeur, et les plus durablement. Dès le départ, l'objectif a été de garder l'équipe soudée, prête à redémarrer, même si on ne se doutait pas que huit mois plus tard, on en serait au même point. Si l'entreprise a bénéficié du dispositif d'activité partielle, j’ai fait le choix de maintenir les salaires à 100% et c’est toujours le cas aujourd’hui. Je ne peux pas me permettre de me séparer d’une équipe compétente dans la perspective d'une reprise. Je voulais préserver l’efficacité de cette équipe."

Frédéric Saint-Dizier, directeur des Productions Label LN / © Label LN

200 MILLIONS D'EUROS POUR LA FILIÈRE EN 2021

Le syndicat Prodiss réunit des diffuseurs aussi bien que des producteurs, des festivals et des salles, en tout quelque 400 sociétés. Pour tous ces acteurs du spectacle, le bilan est le même, cruel: arrêt total de l'activité, zéro recette. Il a donc fallu être mobilisé. Ses membres ont eu des réunions avec plusieurs ministres (Bruno Le Maire pour l'Économie ou Roselyne Bachelot pour la Culture) et ont dû faire preuve d'une grande faculté de persuasion à l'heure où certains "privilégiés" parvenaient à maintenir des spectacles dans leur région, comme les organisateurs du Puy du Fou qui ont obtenu des dérogations en août.

"On n’a pas voulu trop montrer trop de ressentiment, poursuit Frédéric Saint-Dizier, car on s’est dit que ça pouvait être bien pour nous. Le syndicat a mis une énergie sans faille dans la bataille, avec un rythme hebdomadaire de réunions de crise, du temps passé à rencontrer les représentants politiques. Et on a été identifiés par les autorités, on a ainsi réussi à obtenir des aides de deux types: celles communes à tous les acteurs de l’économie, mais également des aides sectorielles comme par exemple un fonds de sauvegarde, qui peut s'élever jusqu’à 100.000 euros par société. 500 dossiers ont été déposés. L'argent public n'est d’habitude pas destiné aux sociétés privées, mais ce fonds permet dans l’urgence d’aider les entreprises sous la forme d’une aide non remboursable. En 2021, une aide de 200 millions d’euros est prévue pour la filière du spectacle vivant, mais on n’en connaît pas encore les critères d’accessibilité. L’état a pris conscience de la crise de notre secteur, à lui d’être à la hauteur."

L'amphithéâtre du Zénith de Nancy / © Label LN / Sébastien Renard

LA SOLIDARITÉ DU PUBLIC

Le public a soutenu le secteur à sa façon. Sur les 150 spectacles des Productions Label LN qui devaient avoir lieu entre le 15 mars et le 15 juillet, 40 ont été annulés et ont donc occasionné un remboursement intégral. Mais 110 autres ont été reportés à l’automne sans pouvoir avoir lieu. Avec ceux qui étaient programmés à la rentrée, il y a désormais 200 spectacles suspendus au développement de la crise sanitaire. Des spectacles pour lesquels les spectateurs avaient acheté leur billet. Or, seuls 15 à 20% d'entre eux ont demandé un remboursement lors du premier confinement, 20 à 25% depuis septembre. Une attitude que salue Frédéric Saint-Dizier: "360.000 personnes avaient des billets de spectacle au printemps 2020, on en a perdu presque 50.000 entre les annulations et les demandes de remboursement."

UNE REPRISE PROGRESSIVE JUSQU’À L’ÉTÉ

Si les annonces de l'arrivée sur le marché d'un vaccin ou de tests ultra rapides permettent un certain optimisme, on sait que la reprise sera compliquée du côté des acteurs du spectacle vivant. "Le premier déconfinement ayant été raté, estime Frédéric Saint-Dizier, on va payer le prix fort pour le deuxième: les restrictions vont être très graduellement levées. On se fait à l’idée qu’on ne pourra pas reprendre une activité normale avant l’été."

Le directeur des Productions Label LN acceptera les décisions politiques, mais il regrette que sa profession n'ait pas été jugée apte à gérer la situation.

"Notre métier, c’est d’organiser, poursuit-il. On pourrait donc nous faire confiance pour mettre en place des règles sanitaires. On nous avait déjà imposé des protocoles de sécurité très lourds et coûteux à l’époque des attentats et on a réussi à s’en sortir."

La crise va sans doute être un accélérateur de disparition pour les structures les plus mal en point, avec 12 mois sans aucune recette pour certaines. La profession espère une reprise partielle au printemps, mais surtout compte sur l’été pour une reprise totale. Les festivals d’été ont l’avantage d’être en extérieur, tous font comme si l’édition 2021 aura bien lieu.

L'autre chantier est celui de la relance. Un inquiétude de plus pour le diffuseur de spectacles à l'approche des fêtes: "Pour l’instant, les gens ne se projettent pas et donc n’achètent pas de billets. En général, en novembre, on vend 25% de la billetterie de l’année suivante. L’idée cadeau d’un billet de concert a été reléguée."

Espérons donc pour les productions Label LN et pour tous les autres acteurs du spectacle vivant que la hotte du Père Noël soit pleine de vaccins efficaces, afin que les étrennes puissent rimer avec billet de concert!

Un concert au Zénith de Nancy / © Label LN