Ce weekend démarre la 42e édition du Festival du Film Italien de Villerupt qui, mine de rien, accueillera une fois de plus quelque 40.000 spectateurs. L'Ouvreuse est une des rares survivantes à avoir suivi le tout premier festival, du 9 au 14 novembre 1976.

Villerupt était considéré comme un désert industriel et culturel à l’époque, en pleine crise de la sidérurgie. Mais quelques affreux, sales, méchants et surtout dingues, appelés Oreste, Antoine, Bernard et d’autres volontaires tout aussi fous ont décidé de prendre le taureau par les cornes, en créant ce qui est devenu – en désormais 42 éditions – une véritable institution culturelle locale, régionale, nationale et même internationale, puisque tel un phare dans la brume, Villerupt continue de briller de tous les feux verts.

La manifestation a connu ses hauts et ses bas et ses années de pénurie, en suivant un cinéma italien qui – à une certaine époque – avait un rayonnement mondial, où les grands noms se chevauchaient et où même les Oscars s’en mêlaient. Mais Villerupt a également survécu aux années de déclin, où le cinéma transalpin a sombré dans la mouise berlusconienne, la médiocrité, le nivellement vers le bas. Villerupt existe toujours, les salles où sont montrés les films n’ont guère changé en 44 ans, mais le confort des sièges s’est (quelque peu) amélioré et la projection désormais numérique fait oublier les copies parfois olé-olé ou les interruptions de séances.

L’ouvreuse a fait partie des meubles du festival pendant de longues années, elle doit avouer que son agecanonix aidant, elle était devenue un peu fainéante au cours des dernières années, mais elle a quand-même vu ou revu des centaines de films "ritals" à Villerupt, parmi ce que le cinéma mondial a produit de meilleur au cours des quatre dernières décennies.

© Archives JPT

Amarcord, comme disait Fellini.  "Amarcord Villerupt, j’aime me souvenir de Villerupt" vous dit Marie-Amandine, qui se souvient tout d’abord de la plus terrible projection de film à laquelle elle a survécu dans toute sa vie: Pipicacadodo/Chiedo asilo de Marco Ferreri, avec Roberto Benigni, était présenté dans ce qui s’appelait "Cinébus" à l’époque, dont l’écran n’était d’ailleurs guère plus grand qu’une télévision. Dehors, il faisait moins 5. Dedans, le chauffage ne marchait pas et il faisait un froid de canard. Emmitouflés dans leur parkas, Marie-Amandine et sa meilleure moitié faisaient face aux intempéries comme jadis Scott dans l’Antarctique, en bouffant leurs sandwiches à moitié gelés (les sandwiches ET eux). C’était en 1980, le film est oublié, mais pas la séance. Soit dit en passant, ils étaient les deux seuls spectateurs du film. Moment fort!

© Archives JPT

Autre moment fort, l’année où l'ouvreuse s’est fâchée avec le festival. Oreste Sacchelli, le grand manitou du festival depuis toujours, s’en souviendra, il était assis à côté de Marie-Amandine quand celle-ci a perdu les pédales. C’était en 2003, la toute dernière séance du festival, à la projection du magnifique The Dreamers de Bernardo Bertolucci. Sur le générique de fin qui défile à l’écran, Edith Piaf chante "Non, rien de rien", puisque l’histoire du film jouait à Paris. Un énorme moment d’émotion. Et PAF! Dans sa cabine, le projectionniste coupe Edith Piaf et lance – à plein volume – Eddie Mitchell gueulant "c’était la dernière séance". Oreste est devenu blanc comme neige et Marie-Amandine s’est farcie d’une éruption volcanique qui aurait fait honneur au Stromboli. L’ouvreuse ne sait pas si Oreste a arraché la tête au projectionniste fautif, mais elle peut vous assurer qu’un séjour prolongé en Sibérie n’aurait pas été de trop pour cet énergumène inculte et barbare. Eddie Mitchell assassinant Edith Piaf dans un film italien sur Paris projeté dans un festival en France, il fallait oser. L’ouvreuse en a encore mal au cœur, seize ans plus tard.

© Festival du film italien de Villerupt

Villerupt, c’est aussi un des terrains de jeu préférés du plus grand critique de cinéma luxembourgeois et néanmoins ami de l’ouvreuse, Christian S., auquel Marie-Amandine a souvent rendu hommage dans ses billets doux. D'année en année, Christian voit pratiquement tous les films de la sélection – disons une quarantaine. Et chaque année, avec la déconcertante régularité d’un coucou suisse, il se plaint en fin de festival qu’il n’avait rien vu de bon. Oreste et Antoine affichent déjà un large sourire lorsqu'ils le voient arriver en fin de manifestation, pour leur confesser ses doléances. Christian est et restera à jamais l’homme qui aime détester tout. Lui aussi fait partie des meubles de Villerupt.

Villerupt fut et restera toujours un endroit, où on fait des rencontres. Qui ne se souvient pas du visage déprimé du grand Luigi Magni pendant sa venue à Villerupt. Alors que ses films étaient plébiscités et célébrés par le public comme une nouvelle venue du Christ (à raison, ils étaient formidables), l’homme tirait une gueule pas possible. Mais bon, il était là, on pouvait lui parler.

Beaucoup de grands noms du cinéma italien sont passés dans les couloirs un peu vétustes de la mairie de Villerupt, où, dans la salle des mariages, les conférences de presse (de présentation) sont toujours aussi chaotiques… et sympathiquement trop longues. Cette année n’étant pas différente, tradition oblige. C’est ce vendredi que la fête commence. L’ouvreuse hantera Villerupt. Elle a déjà un film à proposer qu’il ne faudra surtout pas louper: "Il Traditore/Le traître" de Marco Bellocchio, une saga mafieuse incandescente qui fait penser au "Padrino" de Francis Coppola. Mais avec des personnages tout ce qu’il y a de réels. Là, pas besoin d’un chauffage de cinébus défectueux pour faire "brrrrr !"

Maria-Amandina
Italiani, brave gente