Il y a des jours où il vaudrait mieux ne pas répondre au téléphone.

La dernière fois, c’était sur une plage ensoleillée à Tenerife que l’ouvreuse apprenait la mort de Roger Leiner. Cette fois, par 22 degrés à l’ombre, en t-shirt et short, elle se trouvait à bord d’un tram qui l’amenait au Kirchberg pour voir une comédie. "Pol est mort! À 55 ans", pleure le téléphone. Par le plus cruel des hasards, Marie-Amandine apprend la triste nouvelle dès mercredi matin. Merde Pol, t’avais pourtant fait un film (un de tes meilleurs), où tu disais "Never die young".

En tant que journaliste, tu devrais réagir à la nouvelle, mais en tant qu’amie de longue date, tu te dis "ferme ta gueule, tu ne vas pas trahir ni son souvenir ni ses proches en brûlant les étapes et en transformant sa mort en vulgaire Une sur Facebook ou à la radio. Tu attends donc le communiqué officiel." Qui tombe comme un couperet plus de six heures plus tard. Six longues heures durant lesquelles l’ouvreuse gardait son terrible secret, dont elle savait pertinemment qu’il allait faire mal. Très mal! Mais elle a fermé sa gueule.

L’ouvreuse a connu Pol Cruchten à un moment, où elle n’était même pas ouvreuse. Comme Pol, Marie-Amandine était cinéphage, comme Pol, elle orbitait autour des ciné-clubs en ville, et comme Pol, elle faisait partie de l’équipe douce, dure et dingue qui allait transformer un garage vétuste au Limpertsberg en temple cinéphile. Et devinez qui avait suggéré de donner à ce temple le nom d’Utopia… c’était Pol Cruchten, bien évidemment.

Avant de devenir un des meilleurs (peut-être LE meilleur) cinéaste luxembourgeois, Pol était donc déjà boulimique de pellicule. Bien des films plus tard, à chaque fois que l’ouvreuse et le cinéaste se rencontraient ou se parlaient au bigophone, avant même d’évoquer d’éventuels projets ou d’engueuler Marie-Amandine pour une connerie qu’elle avait écrite, Pol lui listait – toujours sur un ton follement enthousiaste – tous les films que lui et sa Jeanne venaient d’acheter en dvd, un peu partout dans le monde. Leur collection privée de films est au moins aussi importante et dingue que celle de l’ouvreuse, les meilleurs esprits se rencontrant une fois de plus. "Tu sais", rigolait-il d’une voix toujours rugueuse due aux clopes, "j’ai plusieurs bacs remplis de films achetés deux voire même trois fois."  Une autre folie que nous avions en commun.

Pol a réalisé trois court-métrages et huit long-métrages au cours de sa carrière. Il ne fera jamais son neuvième, "Visage(s) d’Afrique", qui était en pré-production. Il a été récompensé trois fois par un Filmpräis, pour le charmant "Perl oder Pica" (2006), pour le très émouvant "Never die young" (2014) et pour le film que l’ouvreuse considère comme son chef d’œuvre absolu, "La Supplication/Letters fom Chernobyl" (2016), une œuvre dense et visuellement époustouflante, qui révèle de nouvelles facettes à chaque vision. Un film par ailleurs que l’ouvreuse a eu l’honneur de sous-titrer pour Pol. "La Supplication" a été présenté dans le monde entier, mais Marie-Amandine ne comprendra jamais pourquoi, à l’époque, le Festival de Berlin avait refusé de montrer un film aussi achevé et brûlant.

Son plus grand succès public est arrivé avec "Perl oder Pica" et il a même tourné aux États-Unis avec Ron Perlman, un autre géant gentil ("Boys on the Run" en 2003). Il fut le premier (et toujours le seul) cinéaste à être invité en sélection officielle au Festival de Cannes pour "Hochzäitsnuecht" (1992), qui lui avait aussi valu le Prix Max Ophuls à Sarrebruck.

Il sera à tout jamais reconnu comme grand pionnier du cinéma luxembourgeois. Mais il a toujours gardé les pieds sur terre, lui et Jeanne on fait de leur mieux pour aider des cinéastes de la nouvelle génération à faire leurs premiers pas. Comme tout cinéaste, sa filmographie s’est faite en dents de scie, mais il a toujours défendu becs et ongles ses choix comme un papa qui aime aussi ses enfants un peu borgnes. Pol vivait le cinéma comme d’autres respirent l’air, il pouvait être chaleureux, mais il pouvait également se transformer (brièvement) en ogre si vous faisiez trop de mal à un de ses rejetons.

Pol Cruchten fut le Big Friendly Giant du cinéma luxembourgeois, son ombre imposante continuera de s’imprégner sur les toiles blanches, ses films – parfois trop mal aimés par les Luxembourgeois – continueront de déverser leurs secrets sur les écrans de télévision et les lecteurs de disques numériques. Les voix des rescapés de Chernobyl n’arrêteront pas de décrier la folie des hommes, l’imperméable rouge de Norbi hantera à tout jamais les ruelles d’Esch-sur-Alzette et on se souviendra encore longtemps de la sale gueule de l’inspecteur Pletschette/Philippe Léotard dans "Black Dju". Pol était montreur d’ombres et de lumières…

Adieu l’ami! Tu me manques! Où que tu sois, j’espère qu’ils ont un lecteur dvd! Et des clopes…

Ta Marie-Amandine