On a beau avoir vu 35.000 films dans sa vie, il arrive encore que l’on tombe sur un chef d’œuvre dont on ignorait l’existence. Oui, l'ouvreuse a honte de n'avoir jamais entendu parler de "Douce".

Cela dit, elle a une excuse. Née en 1953, Marie-Amandine a surtout grandi avec le cinéma américain qui - à la fin de la deuxième guerre mondiale - a connu un véritable boom en Europe, puisque pendant les 5 ans de l’occupation allemande, les films américains avaient pratiquement disparu de nos écrans.

Le cinéma français des années 1930 et 1940 était toujours le parent pauvre dans l’éducation cinéphile de l'ouvreuse, qui a certes vu tous les classiques de renommée mondiale signés Jean Renoir, René Clair, Max Ophüls, Marcel Carné, Marcel Pagnol et consorts, mais qui n'a jamais vraiment eu l’occasion d’approfondir ses connaissances des œuvres moins connues de cette époque.

Ce ne furent que les fameuses "cinécures" de Fred Junck (souvent dans une cave au Limpertsberg) qui ouvrirent un tout petit peu les yeux de Marie-Amandine sur un trésor cinématographique au choix presqu'aussi vaste que celui de nos cousins américains. Mais ce n’est que récemment que l’explosion (en France) des dvd ou disques BluRay consacrés à de magnifiques restaurations du patrimoine cinématographique français a permis à l’ouvreuse de se vautrer dans une cave aux trésors qui continue de surprendre film après film.

Mais rien n'avait préparé Marie-Amandine au choc visuel et émotionnel de "Douce", que Claude Autant-Lara réalisa en 1943, en pleine guerre. Le film a tout récemment été sorti en une édition BluRay resplendissante par Gaumont qui, tout comme Pathé, réalisent un travail d’une valeur inestimable sur le patrimoine français. Sur un scénario de Jean Aurenche et Pierre Bost, très librement adapté du roman de l’écrivaine Michel Davet (un pseudonyme), photographié par Philippe Agostini et interprété par Odette Joyeux, Madeleine Robinson, Marguerite Moreno, Jean Debucourt et Roger Pigaut, "Douce" fait désormais partie intégrante de ma filmographie idéale, au même niveau que "Citizen Kane" et "La Splendeur des Amberson" d’Orson Welles.

Satire sociale et féroce de la bourgeoise française à la Belle Époque, "Douce" pourrait être une cousine germaine de ces "Amberson", film maudit que ses producteurs défigurèrent comme des malpropres au nez et à la barbe de Welles. Même si le gouvernement de Vichy avait fait couper une séquence "anti Vichy" (d’ailleurs réinstaurée dès la fin de la guerre), rien de tel pour "Douce" qui a connu un vif succès dans les salles lors de sa sortie en 1943… même François Truffaut a écrit avoir vu le film 7 fois de suite. Et pourtant, l’ouvreuse n’avait jamais entendu parler du film. C’est grave, docteur. Il est vrai que "Douce" est un titre à dormir debout, mais est-ce une excuse ? Non, évidemment.

© Gaumont

Alors de quoi parle ce grand mélodrame bourgeois qui, croyez-le ou non, outre sa parenté avec Orson Welles ou "Les grandes espérances" de David Lean, préfigure également les moments les plus cruels des adaptations littéraires de Henry James par James Ivory, ou plus près de chez nous, d’une série télévisée comme "Downton Abbey" : À la fin du XIXe siècle, Irène est la gouvernante de la jeune Douce de Bonafé. Elle a pour amant le régisseur Fabien, dont Douce est secrètement amoureuse. Fabien voudrait emmener Irène au Canada, mais celle-ci est tentée par l'idée d'épouser le maître de la maison, veuf, le père de Douce. Celle-ci se jette dans les bras de Fabien qui part avec elle et se venge ainsi d'Irène et de ses maîtres, mais il est peu à peu séduit par la jeune fille. Douce est prête à vivre pauvre, loin de la France et des siens, mais pas à être la remplaçante de sa gouvernante…

© Gaumont

Il faut aimer le mélodrame, les grands sentiments, les coups du destin et la cruauté de la haute-bourgeoisie et de ses domestiques pour apprécier un chef d’œuvre comme "Douce" à sa juste valeur. Une mise en scène d’une fluidité qui laisse rêveur, une photographie en noir et blanc digne de tous les Oscars, des acteurs fabuleux (ah la vache, Marguerite Moreno) et un sens inouï de la dramaturgie font de "Douce" un incontournable du cinéma français et du cinéma tout court. Hélas, vous ne le trouverez pas dans les tristes bacs de votre supermarché. Mais l’ouvreuse vous invite à faire l’effort de le commander en ligne, vous vous en lécherez les babines. Si vous êtes cinéphiles, bien évidemment. Sinon, allez souffrir avec "Men in Black International."

© Gaumont

Marie-Amandine
Riche en chefs d’œuvre