À lire la presse américaine avant et après les Oscars, on pourrait penser que Leni Riefenstahl a réalisé un film écrit par Josef Goebbels, produit par Adolf Hitler et distribué par Pol Pot.

Après avoir vu Green Book de Peter Farrelly en première mondiale au Festival de Toronto en septembre 2018, Marie-Amandine avait raconté sur Fatzbukk à quel point elle s’était fendue la gueule avec cette comédie désopilante sur arrière-fond sérieux, autour de l’amitié insolite entre un chauffeur blanc plus ou moins mafieux et un musicien noir, lors d’une tournée de concerts dans le sud des États-Unis, à une époque où les Afro-américains n’avaient pas le droit de dormir dans les mêmes hôtels ou motels que les Blancs.

Le film expliquait aussi ce que l’expression "green book" veut dire : il s’agit d’un "guide touristique" reprenant tous les hôtels et toutes les auberges, où le voyageur afro-américain pouvait séjourner sans se faire jeter comme le dernier des malpropres. Les prestations des acteurs principaux, Viggo Mortensen, qui joue le chauffeur et garde du corps blanc, et Mahershala Ali, qui interprète le musicien noir, le docteur Don Shirley, sont époustouflantes et drôles, et les nominations ou récompenses qui allaient suivre sont là pour le prouver. À Toronto, le film a remporté le Prix du Public, et le weekend dernier, Green Book s’est vu attribuer l’Oscar du meilleur film, du meilleur scénario adapté et celui du meilleur acteur de second plan, Mahershala Ali.

© Universal Studios

Au moment de découvrir le nom du gagnant en ouvrant l’enveloppe, Samuel L. Jackson fait la gueule. Dans la salle, Spike Lee - qui vient de remporter un Oscar pour le scénario de BlackkKLansman - sursaute, furieux, et veut quitter la salle, mais on l’en empêche. Il dira plus tard que "l’arbitre a pris une mauvaise décision" et que "chaque fois quand quelqu’un conduit quelqu’un", c’est lui qui perd l’Oscar du meilleur film. Il faisait évidemment allusion à l’année où Driving Miss Daisy remportait l’accolade suprême au dépriment de Do the Right Thing, le meilleur film de Lee. Cette fois, c’était "Driving Dr. Shirley".

© Universal Studios

Dès la sortie du film en Amérique à Noël 2018, les critiques américains et pas des moindres ont commencé à s’en prendre au film. Dans le genre "encore un Blanc montrant à un Noir comment faire", "n’est-ce pas dégueulasse qu’un Blanc doive apprendre à un Noir comment apprécier le "fried chicken ?", ou encore "pourquoi fallait-il un acteur afro-américain musulman pour jouer un musicien afro-américain homosexuel ?". On a qualifié l’interprétation de Mahershala Ali de grotesque, on a reproché à Viggo Mortensen d’être un Scandinave dans le rôle d’un Italien et on a également massacré le même Mortensen pour avoir utilisé le gros mots avec "n" dans une discussion sur le racisme et justement, sur l’utilisation du gros mot avec "n", que l’ouvreuse ne veut pas utiliser ici pour ne pas se retrouver dans le fameux tunnel afro-américain, qui lui avait jadis valu une plainte pour racisme auprès du Conseil de Presse.

La famille du Docteur Don Shirley a également participé à la battue contre le film, en racontant partout que Green Book dénigrait le musicien et que le film racontait toutes sortes de mensonges. Une véritable campagne de haine a été déclenchée contre un film qui, du point de vue de l’ouvreuse, est certes d’une facture classique, mais qui vous fait passer deux heures de divertissement de qualité, qui vous apprend des choses et qui ne tourne jamais ses deux protagonistes en bourrique. Et tant mieux si beaucoup d’Américains vont voir cette comédie sur le racisme primaire dans leur propre pays, ils ne se déplaceront jamais en masse pour un Roma, un BlackkKlansman ou un If Beale street could talk , puisque ce n’est pas de "l’entertainment".

© Universal Studios

L’Académie des Oscars, dont 2/3 des membres sont plutôt âges et conservateurs, a donné son Oscar suprême à un film agréable à voir, qu’ils ont estimé fédérateur. C’est leur bon droit. Mais plutôt que de s’arracher les cheveux pour ça, pourquoi ne pas se réjouir du fait que Roma, un film en noir et blanc parlé en espagnol, ait été le premier film mexicain à remporter l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, plus ceux du meilleur réalisateur et de la meilleure photo ? Ah non, disent les trolls, ces trois prix-là sont purement politiques. Et vogue le Titani...

Marie-Amandine
Lumière au bout du tunnel

© Universal Studios