Disponible sur PS4 depuis quelques mois, Dreams est un jeu vidéo... pour créer des jeux vidéo. Décryptage avec Christophe Villedieu, son game designer.

Sorti en février, Dreams n'est pas tout à fait un jeu vidéo comme les autres. Il se rapproche d'un logiciel permettant à chacun de créer son propre jeu, son propre univers, son propre personnage voire même son propre film d'animation grâce à des outils de création. Derrière ce titre atypique, on retrouve un développeur anglais qui a déjà fait ses preuves en matière de jeux créatifs: il s'agit de Media Molecule, connu notamment pour Little Big Planet, sa franchise phare basée sur des mécaniques de jeu de plates-formes et un personnage en toile de jute devenu célèbre: Sackboy. Propriété de Sony, ses jeux sont exclusifs aux consoles de la marque, PlayStation en tête.

Depuis le 22 juillet, Dreams a franchi une nouvelle étape qui permet, via une mise à jour gratuite, d'y jouer en VR, c'est-à-dire avec un casque de réalité virtuelle. Pour Media Molecule et Christophe Villedieu, son game designer, "cela permet au joueur de "rentrer" dans l'écran, de véritablement plonger dans une scène imaginée par un artiste, qu'elle soit poétique, minimaliste ou terrifiante. Pour le créateur, cela permet de proposer des expériences nouvelles, comme jouer avec l'échelle. Si l'on est une fourmi, par exemple, le joueur va se retrouver à côté de feuilles qui font la taille d'un arbre. S'il est un géant, une ville va lui apparaître très petite, comme dans les "god games" (ndlr: jeux dans lesquels le joueur incarne un dieu). C'est assez chouette comme sensation."

"AU DÉBUT, ON A VU BEAUCOUP DE MARIO OU DE SONIC!"


Les développeurs de Media Molécule se plaisent à dire que tout est possible dans leur jeu. Les meilleurs s'amusent à recréer des univers connus, comme ceux de Star Wars, Tomb Raider ou Metal Gear Solid. De la complexité de ces œuvres dépend le nombre d'heures nécessaires pour son créateur. "Il y a plein de niveaux de création différents, donc il est impossible d'estimer le nombre d'heures pour créer un jeu. Un joueur peut se servir de ce que les autres ont créé: un décor par ci, un escalier, une maison, une musique par là, il peut y faire se déplacer son personnage et être très content du résultat. Techniquement, si on reprend le niveau d'un autre, qu'on le remixe vite fait et qu'on change les couleurs, on en a pour une heureexplique Christophe Villedieu. Et puis, il y a ceux qui vont vouloir créer leur propres objets, leur propre univers... "Cela va du très simple au très très compliqué, ça dépend jusqu'où on veut aller." D'autant plus que le joueur doit également gérer la partie musicale, choisir les instruments, les notes, enregistrer sa partition et la calquer sur ses niveaux... Et là, ça demande des heures et des heures de création.

Pour ceux dont l'inspiration est en berne, Dreams permet de jouer aux jeux des autres ou de s'en servir pour les "remixer" à leur sauce. "C'est comme quand on apprend à dessiner: d'abord, on copie les autres et peu à peu, on en arrive à créer son propre personnage. C'est pour cela qu'au début, on a vu beaucoup de Mario ou de Sonic. C'est une fois que l'on comprend les principes de base que l'on arrive à faire quelque chose de plus personnel." Pour ne pas se noyer dans les nombreuses possibilités de création, le jeu est d'ailleurs bourré de tutoriels.

"LE JEU A CRÉÉ DES VOCATIONS DURANT LE CONFINEMENT"

A une époque où l'on consomme de plus en plus, où les soldes se multiplient notamment dans les boutiques en ligne, où la durée de vie des jeux vidéo est souvent plus courte et le challenge moins relevé qu'à l'époque des consoles 8-bits, Dreams et son studio relèvent un pari assez risqué en demandant aux joueurs de prendre le temps de construire leur propre jeu vidéo. "C'est vrai qu'on peut se dire qu'il y a suffisamment de jeux existant, alors pourquoi en créer un soi-même? Ma réponse est celle-là: parce que Dreams, c'est l'essence des gens. Il s'adresse aux joueurs qui veulent raconter quelque chose et le partager. Et ça donne parfois des choses extraordinaires" répond Christophe Villedieu.

Le studio a ainsi organisé une exposition interactive à Paris à l'occasion de la sortie du jeu, que les joueurs les plus impatients ont pu tester en accès anticipé durant les 10 mois précédents. Les créations sont partageables -c'est le but- et la communauté très active: en jeu ou sur internet, on trouve des créations, comme celles de "Slurm MacKenzie" ou "Gauffreman", qui valent le coup d'oeil. D'autres créations ne sont ni vraiment des jeux vidéo, ni vraiment des films d'animation, mais des prototypes brouillons ou des "délires" de créateurs. Et "c'est ce qui est plaisant aussi avec Dreams, c'est qu'il n'entre dans aucune case" souligne le game designer. "On s'y perd un peu comme quand on surfe sur internet."

Mais l'élève peut-il dépasser le maître ? "On trouve déjà des artistes qui surpassent les nôtres" répond le Game Designer. "Il y en a qui se font débaucher après avoir réalisé leur portfolio, qu'ils partagent sur leur site web ou les réseaux sociaux. En fait, je pense que le jeu a créé des vocations durant le confinement. Les gens se découvrent eux-mêmes avec Dreams. C'est chouette de voir que le jeu libère la créativité de personnes dont ce n'était pas du tout le métier." L'oeil pétillant, Christophe Villedieu sait de quoi il parle: alors simple joueur, il s'est fait lui-même repérer par Media Molecule il y a quelques années en créant des niveaux sur LittleBigPlanet...