Fiona Steil-Antoni, joueuse d'échecs luxembourgeoise, décrypte pour nous la série événement de Netflix: The Queen's Gambit.

Diffusé depuis le 23 octobre, la mini-série The Queen's Gambit ("Le jeu de la dame", en français) cartonne sur la plateforme de streaming. Elle a même battu un record en ayant été regardée par 62 millions de comptes Netflix à travers le monde en l'espace de 28 jours, rapporte le site spécialisé The Hollywood Reporter. "Sur Twitch (un service de streaming vidéo prisé des geeks, ndlr) où les joueurs ont l'habitude de streamer leurs parties, c'est la même chose, il y a eu un énorme boom" témoigne Fiona Steil-Antoni, joueuse d'échecs luxembourgeoise de 31 ans (environ 2150 elo). Médaillée d'or aux Olympiades de 2006, elle commente aujourd'hui les parties dans les tournois du monde entier et a également sa propre chaîne sur Twitch.

LE JEU À L'AVEUGLE N'EST PAS DE LA SCIENCE-FICTION

Adaptée du roman éponyme de Walter Tevis, publié en 1983, cette série en sept épisodes située dans les années 1950-1960 raconte l'ascension fulgurante d'une orpheline du Kentucky en proie aux addictions, Beth Harmon (incarnée par la brillante Anya Taylor-Joy), dans un univers très masculin.

Le personnage de Beth Harmon est en partie inspiré de Bobby Fischer, prodige américain devenu champion du monde en 1972 à l'issue du "match du siècle" contre le Soviétique Boris Spassky, en pleine guerre froide. La série, très documentée, a bénéficié de l'expertise du légendaire Garry Kasparov, l'ancien champion du monde russe officiant comme consultant, avec le coach américain Bruce Pandolfini. "Avec lui, il n'y avait pas trop de risques de se tromper. Parfois, dans d'autres films, on peut voir un échiquier tourné dans le mauvais sens, des choses comme ça" commente Fiona Steil-Antoni, conquise par la série.

Bien sûr, la série a pris quelques libertés afin de romancer le parcours de l'héroïne. "Le baise-main, ça ne se voit pas en tournoi" souligne par exemple la joueuse luxembourgeoise, "et ça joue très vite, alors qu'une partie peut durer 6, 7 voire 8 heures." "Mais d'une manière générale, l'ambiance des tournois est bien respectée."

Les plus grands joueurs de la planète ont bien une équipe qui analysent les parties pour eux, comme le montre la série. "Quand le champion du monde Magnus Carlsen a joué son dernier match du championnat du monde à Londres, ses "secondants" étaient en Thaïlande. Ainsi, ils ont pu travailler lorsque Magnus dormait. À son réveil, il avait une analyse complète des stratégies de son adversaire. c'est très sérieux" explique Fiona Steil-Antoni.

Le jeu à l'aveugle, donc sans échiquier, n'est pas de la science-fiction non plus: "le record du monde est d'une soixantaine de parties, disputées à l'aveugle, par un même joueur. À mon niveau plus modeste, je peux jouer une partie sans échiquier. Ça se travaille" témoigne la joueuse luxembourgeoise.

SEXISTES, LES ÉCHECS? "ÇA VA BEAUCOUP MIEUX"

Enfin, le titre français de la série, "Le jeu de la dame", fait tiquer. Le "Queen's gambit", le titre anglais, désigne une ouverture aux échecs qui se traduit en français par "gambit dame" (et non "Jeu de la dame"). Une traduction qui amène à analyser la série sous le prisme du sexisme, la discipline étant parfois écornée pour son manque de parité. "On est environ 10% de femmes dans les échecs. C'est une question très compliquée: personnellement, je n'ai jamais été trop affectée. Certaines filles, ou femmes, doivent parfois faire face à de mauvaises blagues, ça arrive... Mais ça va beaucoup mieux qu'il y a 15 ou 20 ans."