Depuis mars, les acteurs sont à l'arrêt complet. S'ils entrevoient le bout du tunnel, leur retour sur les planches ou au cinéma n'est pas pour tout de suite.

"Ça a été d'une violence sans nom!": alors que les théâtres du Luxembourg sont autorisés à rouvrir leurs portes ce vendredi, c'est tout le monde du spectacle qui doit se remettre de la crise du coronavirus. Castings, tournages, répétitions, pièces: "tout s'est arrêté d'un coup" se remémore Aude-Laurence Biver, actrice franco-luxembourgeoise très active depuis son arrivée au pays il y a quatre ans. Pour elle, avec le confinement décrété à la mi-mars, ce sont trois pièces de théâtre qui ont "sauté" d'un claquement de doigt, en plus d'un tournage prévu cet été pour la prochaine série de la RTBF, Pandore. "La production nous a assuré qu'on tournerait, mais on ne sait pas quand. Sans doute pas avant septembre et encore..." 

Parmi ces pièces reportées, il y avait Objet d'attention mis en scène par Véronique Fauconnet, la directrice du Théâtre Ouvert Luxembourg (TOL). Une création qui aurait dû se jouer au Théâtre National en avril. "On devait commencer à répéter le 16 mars. Jusqu'au dernier moment, on y a cru" , témoigne l'intéressée. "Mais il a bien fallu se rendre à l'évidence. Tout arrêter, ça a été d'une violence sans nom. J'avais tout en tête, je savais exactement comment j'allais travailler." Si certaines représentations sont passées à la trappe, la première de cette création a été décalée au 25 septembre prochain, avec des répétitions en août. Annuler purement et simplement le projet, et payer malgré tout les artistes "aurait été un véritable échec" souligne t-elle. Au TOL, la prochaine saison risque donc d'être légèrement chamboulée, et des idées repoussées à 2022.

Sophie Mousel, que l'on a vu cet hiver dans la série Capitani diffusée sur RTL, dans la peau de la policière Elsa Ley, a "eu de la chance". "Je venais de terminer une pièce au Grand Théâtre, Ivanov, lorsqu'on a dû se confiner." Ses tournages pour le court-métrage Bellevue, et les films Une histoire provisoire et Erik Stoneheart, prévus cet été, ont néanmoins tous été suspendus.

Entre les projets reportés et ceux d'ores et déjà prévus, il risque fort d'y avoir des "bouchons" à la rentrée, autant au programme des théâtres que des acteurs. "C'est vraiment un sujet qui est apparu dans nos discussions entre artistes" affirme Aude-Laurence Biver.

Le coronavirus ayant "cassé" la dynamique des castings, certains ont eu à faire des "selftapes": une pratique de plus en plus répandue qui consiste pour les acteurs à filmer leurs propres auditions. Néanmoins, "ce n'est vraiment pas l'idéal quand on doit s'autodiriger, s'autofilmer et trouver une réplique, d'autant plus quand on est confiné avec deux enfants en bas âge" reprend l'actrice. "C'est moins efficace que lorsqu'on est dirigé par un réalisateur, qui va nous aiguiller pendant le casting."

SANS SALAIRE, MAIS AVEC DES AIDES

Sur le plan financier, la situation s'est tendue. "Le début du confinement a été une grande source d’angoisses pour pas mal d’acteurs qui se demandaient comment ils allaient renouveler leur droit à l’intermittence" souligne de son côté Jérôme Varanfrain, habitué des planches au Luxembourg mais résident de l'autre côté de la frontière, dans les environs de Thionville. Lui-même s'est posé des questions lorsque la pièce qu'il devait mettre en scène pour la mi-mai, Comme s’il en pleuvait, a été reportée. "Pendant quelques semaines, je ne savais pas si nous pourrions prévoir de nouvelles répétitions et de nouvelles représentations, et dans le cas ou cela ne se ferait pas, serais-je tout de même payé par le théâtre?" 

La réponse est oui mais il faudra attendre le retour sous les projecteurs, sans doute en octobre. Au passage, le créateur de cette pièce, le Français Sébastien Thiéry, ne pouvait de toute façon plus passer la frontière entre la France et le Luxembourg...

Ce décalage des règlements est également souligné par Aude-Laurence Biver. "C'est au bon vouloir des théâtres. En cas d'annulation, c'est eux qui décident s'ils rémunèrent tout de même les artistes." Certains ont joué le jeu, d'autres non.

Pour aider ces intermittents du spectacle, des aides ont été mises en place autant au Luxembourg qu'en France. Ceux faisant partie d'associations, comme Actors.lu, ont organisé plusieurs réunions en visio-conférences afin d'établir un constat général et de recueillir les témoignages de chacun. "On a produit un catalogue de doléances qu'on a pu envoyer au ministère de la culture" explique l'actrice. La plupart des comédiens (le Luxembourg compte 287 intermittents du spectacle) estiment d'ailleurs avoir été bien soutenus. Ils ont pu, par exemple, demander jusqu'à 20 jours d'intermittence en plus, par mois, lorsqu'ils n'ont pas pu aller au bout d'un projet. Ou défalquer jusqu'à 7 jours par mois des 80 jours nécessaires au renouvellement de leur droit à l'intermittence, en cas de projet annulé.

Ainsi, "j'ai pu obtenir des indemnités sur ces jours que j'aurais dû travailler pour Objet d'attention", indique Véronique Fauconnet, "mais évidemment ça n'avait rien à voir avec le cachet que j'aurais dû toucher."

"ON RISQUE DE S'ENDETTER MALGRÉ TOUT"

Ces mesures d’aide ont été prolongées jusqu’au 30 juin. Ensuite, il faudra faire sans, alors que les artistes commenceront à peine à redémarrer la machine... "On risque de s'endetter malgré tout car on ne touchera pas de salaire tout de suite et que nos charges sociales, assez élevées au Luxembourg, continuent à être prélevées automatiquement" craint Aude-Laurence Biver.

En France, la décision d'étendre les droits jusqu'à août 2021 a soulagé beaucoup d'acteurs, notamment ceux qui n'avaient pas travaillé assez d'heures pour les renouveler. Jérôme Varanfrain était épargné par ces tracas: il venait de les renouveler en février et ses projets de fin d'année lui permettaient "de voir venir". "Mais en parlant avec beaucoup d’acteurs français autour de moi, nous nous demandons comment cela va concrètement se passer car lorsque nous appelons le pôle emploi, eux-mêmes ne savent pas vraiment nous expliquer dans les détails."

La situation est beaucoup plus compliquée pour ceux n'étant pas considérés comme intermittents: ils n'ont eu droit à aucune aide. "C'est d'autant plus compliqué pour eux, qui vivent déjà dans une grande précarité" souligne Aude-Laurence Biver.

C'est le cas de Fanny Blanchard, aperçue notamment dans le film Sawah. "Je travaille toujours en flux tendu alors quand il n'y a pas de projet, il n'y a pas de ressource" répond t-elle. Mais le confinement a donné naissance à une pièce de théâtre qu'elle a écrite. "Il va falloir que je mette en place les démarche pour la faire vivre et la diffuser. C'est le point positif à retenir de cette période."

Le thème du coronavirus a semble-t-il inspiré plusieurs auteur(e)s, et il ne serait pas étonnant de voir fleurir des créations à partir de la saison prochaine. A ce titre, le gouvernement prévoit d'allouer cinq bourses de 20.000€ pour les théâtres du pays, afin d'encourager l'écriture et le "montage d’une œuvre novatrice" lors des trois prochaines années.

QUEL RETOUR POUR LES ACTEURS?

C'est désormais la grande interrogation: quelles mesures vont être appliquées sur scène et sur les lieux de tournage? Rien n'est encore très clair.

"On parle de plein de mesures: désinfecter les lieux, les caméras, le matériel... même des pinceaux de maquillage à usage unique sont prévus. Mais on ne peut pas jouer avec des masques!" dit Aude-Laurence Biver.

"Si on doit passer un test, même toutes les semaines, ce n'est pas un problème, il faut juste savoir qui doit le payer. Sur les tournages de cinéma, c'est certainement ce qui va être demandé. C'est le minimum qu'on puisse faire pour les autres" affirme Véronique Fauconnet. Et sur les planches? "Je peux imaginer répéter avec des masques et respecter une distance avec les comédiens. Mais au TOL, vu la taille de la scène, c'est impossible!" souligne la directrice artistique.

Dans les salles, les gestes barrières vont réduire comme peau de chagrin le nombre de spectateurs puisque deux mètres doivent les séparer (à l’exception de ceux habitant sous le même toit), a encore rappelé le ministère de la culture, mercredi.

"J'ai passé des nuits entières à calculer, j'ai sorti mon mètre et franchement, ça fait pleurer: il ne resterait qu'entre 7 et 16 places au TOL" indique Véronique Fauconnet. "Or, on a un minimum de droit d'auteur à payer et ce ne sont pas la petite dizaine de spectateurs qui vont nous le permettre. Alors, peut-être qu'on arrivera à jouer ailleurs, mais il y a encore beaucoup de points d'interrogation. On ne sait d'ailleurs pas comment le public va réagir, d'autant qu'il y aura une offre particulièrement importante à la rentrée."

Jérôme Varanfrain envisage son retour sur scène plus sereinement. "Cette période de "non-stress" n'a pas été désagréable à vivre, j’ai pu prendre le temps de revoir des textes et en lire d’autres. Après plusieurs mois passés à être confinés, nous devrons ré-apprendre à nous connaitre et à nous retrouver en tant qu’acteur, à retrouver le regard des autres et le plaisir du jeu. Il ne me tarde pas, en revanche, de retrouver les embouteillages ou les trains bondés!"