Le festival ne s’arrête pas le dimanche, alors Claude Neu ne s’arrête pas le dimanche. Notre collaborateur nous livre ses impressions sur son samedi cinéphilique.

Quand, à sa première projection du deuxième jour de compétition à la cinémathèque, on se rend compte que même la responsable RP du Film Fund, Françoise (dite Frutzi) Lentz, prend en charge la présentation d’un long-métrage, c’est la preuve que vraiment tout le monde met la main à la pâte, bonne ambiance familiale oblige.

Ils seront venus nombreux, amis d’Espagne, d’ici et d’ailleurs. Tout ça pour se prendre une belle daube, la première, car il en faut aussi dans chaque festival. Et pourtant, The Realm - dans l’original hispanique El Reino - était auréolé de de sept Goya Awards avant d’atterrir chez nous comme un seau de pop corn écrasé sur le sol du Kinepolis (ce qui semble devenu déco courante sur le tapis du complexe à Kirchberg). Sept prix pour cette catégorie de production B, là on se dit que tout ne va pas très bien au royaume du pays des matadors, car on est bien loin des films de Buñuel ou d’Almodovar.

Donc, ou bien le cinéma espagnol a vraiment un sacré problème de santé ou les votants sont tous aussi corrompus que les zéros du film. Car El Reino veut être la transposition de ce qui se passe en ce moment sur le parquet politique madrilène. À savoir que la corruption ne serait pas que l’œuvre de quelques malfrats ripoux mais que tout le système baignerait dans la même complicité abusive. Dans le film, le plus promis à la présidence de son parti sera le bouc émissaire d’un scandale révélé par les médias, dont j’essaie encore au lendemain de la projection de démêler les fils tellement il y avait de nœuds dans l’intrigue.

Personnages caricaturaux à souhait, situations de thriller tournés à l’emporte-pièce, c’est finalement assez drôle de voir comment on veut nous vendre la corruption politique réelle en se servant de méthodes qui sont à des années-lumière de toute crédibilité réaliste. Un personnage pourtant sauvera le tout de la déshumanisation totale: une journaliste télé qui, à la fin du film, posera des questions essentielles au rescapé pourri: celles de la motivation personnelle d’un individu à devenir politicien. Ce sont les seules minutes qui donnent vraie matière à réflexion, entre tant et de tant de rallyes sur les montagnes russes, attachés entre eux par une bande son techno agaçante, censée sans doute donner du punch au scénario lourd et peu crédible.

On tourne le dos à ce film sans grand intérêt, hormis celui qui pourrait satisfaire moyennement les amateurs de scène d’hystérie collective ou de bastons sanguinolentes. Et de se diriger d’un pas néanmoins léger vers l'Utopia, où les spectateurs semblent venir au compte-goutte mais finiront néanmoins par remplir la salle, certains ayant encore le courage de s’y faufiler vingt minutes après le début du film. On se demande s’il ne faudrait pas interdire l‘accès tardif aux films comme dans certaines salles de théâtre après le lever du rideau.

La projection du film grec The Waiter se fera en présence du jeune réalisateur Steve Krikris. Dans son long-métrage tout sera aussi calme que ce n’était agité dans celui de l’espagnol Rodrigo Sorogoyen. Pourtant film noir lui aussi, on y assiste d’abord au quotidien bien monotone de Renos, serveur atypique car doué pour le dessin, doté de connaissances de certaines particularités du Larousse et d’une maniaquerie obsessionnelle.

On le voit plusieurs jours de suite au saut du lit pour vaquer à ses habitudes monotones, le tout filmé avec un charme non dénué d’humour. Un peu comme si Kaurismaki était passé par là. Finalement, on s’attache à lui avant qu’il ne fasse une rencontre bizarre. Laquelle donnera matière à traiter un certain mal de vivre, la solitude intense surtout (qui est proche de celle du film russe du premier jour), mais toujours avec un sens de l’observation décalé et poétique.

Il y a pourtant ici aussi de la brutalité assez crue, mais elle est contrebalancée par une compréhension humaine du héros, par des moments d’humour, des beaux cadrages et un fond musical apaisant. Cela ressemble fort à la naissance d’un excellent cinéaste. Même si ce genre de cinéma un peu plus exigeant ne fera pas l’affaire de tout le monde. Avec Nathalie Portman et Jude Law , les amateurs de légèreté devraient retrouver leur compte ce soir dans Vox Lux.