Si les gouvernements luxembourgeois, allemands, belges et français ont une bonne décision à prendre après cette crise, c'est d'accorder davantage de télétravail aux frontaliers employés au Luxembourg.

Dix-neuf jours pour les uns, 24 pour les autres et 29 pour les plus chanceux. Dans le domaine du télétravail, tous les frontaliers ne sont pas logés à la même enseigne.

Alors que les résidents luxembourgeois ne connaissent pas de réelle limite au télétravail - puisqu'ils ne quittent pas le territoire - les frontaliers sont soumis à diverses lois, accords bilatéraux et réglementations européennes lorsqu'ils réalisent une partie de leur activité en-dehors du Luxembourg. Et encore, c'est sans compter sur les réticences - techniques, sécuritaires, pratiques - de certains employeurs.

Aujourd'hui, même les Français - qui sont les mieux lotis - disposent de moins d'un jour de télétravail par semaine. Au-delà de ce seuil, leur revenu luxembourgeois devient imposable en France.

LA CRISE SANITAIRE POURRAIT CHANGER LA DONNE

Grâce à des accords passés entre le Luxembourg et ses voisins, le télétravail est devenu illimité durant l'état de crise. Une bouffée d'oxygène pour les travailleurs et une mesure indispensable alors qu'il fallait limiter les contacts sociaux. Mais cet état de crise ne durera pas éternellement. Les frontaliers seront alors forcés de revenir, avec les conséquences que l'on connaît: bouchons, difficulté de stationnement, infrastructures saturées, pollution de l'air, hausse de la consommation d'énergie, perte de temps dans les transports, dégradation de la qualité de vie, fatigue, stress... Financièrement, écologiquement, socialement, le Luxembourg a pu profiter d'un avant-goût de son potentiel pendant le confinement. Il sait maintenant qu'il a tout à y gagner.

La solution? Négocier de nouveaux jours de télétravail avec l'Allemagne, la Belgique et la France. Pour le gouvernement de Xavier Bettel, toute la difficulté de la manœuvre réside dans la négociation avec les pays voisins, qui doit être réussie trois fois. Combien de jours faudrait-il obtenir? Et avec quels arguments les convaincre?

Symboliquement, permettre à chaque frontalier qui en a la possibilité de réaliser un jour de télétravail par semaine serait déjà une très belle victoire. Au-delà, il faudrait modifier la réglementation européenne, qui stipule que l'activité réalisée à l'étranger ne doit pas dépasser 25% du temps de travail annuel. Passé ce seuil, d'importantes contraintes administratives, sociales et financières s'appliquent sur les entreprises et les employés concernés.

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Pour un salarié se déplaçant en voiture en-dehors des heures de pointe, ce jour de télétravail hebdomadaire, c'est tout de même une heure de gagnée pour un aller-retour Thionville-Luxembourg ou Arlon-Luxembourg. C'est encore 1h20 sur un déplacement Trèves-Luxembourg et même 2h pour des résidents de Bastogne ou Metz. Imaginez alors le gain pour un employé se déplaçant exclusivement durant les heures de pointe. Le calcul est tout aussi avantageux pour les résidents installés loin de la capitale et soumis, eux aussi, à la dégradation des conditions de transport.

Preuve que les salariés sont favorables à davantage de "home office", la pétition publique réclamant "l'instauration d'un droit au télétravail" pour permettre de réaliser à distance la moitié de son temps de travail hebdomadaire a récolté suffisamment de signatures pour déclencher un débat public.

LE TEMPS, C'EST DE L'ARGENT

Reste à déterminer les arguments du Luxembourg pour convaincre les gouvernements voisins de laisser des salariés du Luxembourg travailler sur place. C'est bien connu: pour recevoir, il faut savoir offrir.

Puisque les pays frontaliers n'ont que très peu de raisons d'aider le Luxembourg à développer son marché du travail au détriment du leur, on pourrait, pourquoi pas, imaginer le Grand-Duché abattre sa carte maîtresse. La plus forte et la plus réclamée d'entre toutes: la fameuse compensation fiscale, dont bénéficie déjà la Belgique mais toujours refusée à l'Allemagne et la France. Quelques millions d'euros pourraient assurément garantir quelques millions d'heures de gagnées pour les résidents, les salariés frontaliers, leurs entreprises, leur famille... Encore faut-il que l'Etat souhaite aller dans cette direction.

La crise et le confinement ont été le meilleur moyen de promouvoir ce recours au télétravail. Surtout, les deux derniers mois ont permis à des milliers de personnes de repenser leur quotidien - voire d'en envisager un radicalement différent. Il est encore temps d'en tirer les leçons et de donner aux salariés la flexibilité qu'ils désirent.