Nous ne savons pas combien de temps durera la crise que nous traversons. Mais il y aura certainement un "avant" et un "après". Et si c'était l'occasion de se réinventer. Nous avons demandé à une série de personnes comment elles s'imaginaient l'après: artistes, sociologues, psychologues, architectes, philosophes, économistes... nous livrent leurs pensées.

Pour Cyril Tarquinio, psychologue et professeur à l'Université de Lorraine, les traumatismes seront nombreux et de différentes origines.

Il y aura un "après"! Il y a toujours un "après"! Alors que va donc-t-il se passer "après"? Mais "après" quoi au juste? Après le confinement, après la découverte d'un vaccin, après le dernier malade, après Noël? Il ne nous est même pas donné de dire de quel "après" on parle, alors même que cela nous semble naturel et presque logiquement situable dans le temps. Nous avons connu l'après-guerre, l'après 11 septembre et plus récemment encore l'après-attentats qui ont meurtris la France et l'Europe en 2015. Mais cette fois, l'ennemi est à ce point insaisissable, qu'il nous est impossible de situer la fin de ce que l'on qualifie aujourd'hui comme étant une guerre!

Il y aura donc plusieurs "après" et à l'intérieur de ces derniers sans doute est-il utile de dire qu'il n'en sera pas de même pour tous en ce qui concerne les conséquences de cette période de "toute puissance" du coronavirus. Plusieurs périodes, plusieurs "après" qui nécessiteraient plus d'un article pour être décrits

L'APRÈS DES SOIGNANTS

Quoiqu'il en soit, dans cet "après", viendra le temps de la réparation des hommes et des femmes malmenés et traumatisés par ce virus. L'urgence aujourd'hui est celle du soin médical, car il faut en priorité "sauver la peau" de nos malades. On ne tergiverse pas et les médecins font au mieux avec ce dont ils disposent. Mais, il faudra veiller bientôt à prendre soin de ceux qui soignent, de ceux que l'on a baptisé "les guerriers". Ils sont confrontés à la mort des malades et sont épuisés de se battre pied à pied face à ce virus contre lequel ils se sentent bien démunis. Il faudra alors prendre en charge le stress et l'angoisse qu'a générés chez eux cette période de lutte. Prendre aussi en charge les conséquences psychotraumatiques en lien avec les images de corps sans vie qu'il aura fallu abandonner au virus, comme autant de pertes de guerre. Les souvenirs de ces batailles menées, souvent perdues, seront le socle de ce qui demain pourra venir hanter ces professionnels, qui auront dans cet "après" encore fort à faire.

On se trompe lorsque l'on parle d'une deuxième vague qui serait le retour épidémique du virus à l'automne. Si une telle vague existait elle serait, à vrai dire, la troisième. Car la deuxième vague, concernera, tous les malades chroniques dont on entend plus parler depuis plusieurs semaines maintenant. Où sont passés les maladies cardiaques? Où sont passés les AVC? Où sont passés les diabètes? Où est la maladie de Lyme qui à cette période de l'année devrait focaliser toute notre attention? Disparus? Guéris? Un miracle a-t-il eu lieu sans qu'on nous en informe?

Tous ces patients ont déserté les services et les cabinets médicaux qui étaient pris la plupart du temps dans une autre urgence. Ils "se sont assis" sur leur maladie et leurs problèmes de santé en essayant autant que faire se peut de composer avec elle. Il faudra bien que tous retournent voir leur médecin! Il faudra bien qu'on les soigne à nouveau et que l'on reprogramme les interventions chirurgicales remises à plus tard, à "après" pour cause de coronavirus. Il conviendra donc d'être vigilant à cette nouvelle épreuve à laquelle le système de santé va être confronté. Et on peut se demander quelles vont être les conséquences pour nos soignants, comme sur l'exercice même de leur métier (burnout, perte de motivation, lassitude…). Ainsi, une des dimensions de cet "après" tant espéré, sera selon toute vraisemblance une mise à l'épreuve supplémentaire notre système de santé et des soignants qui le constitue. "L'après" ce sera cela aussi!

L'APRÈS LA PEUR

Sur le plan psychologique "l'après" sera également un temps où il faudra être vigilant aux conséquences que le virus aura eu sur les malades eux-mêmes. Beaucoup se sentent comme des survivants, maintenant qu'ils sont sortis d'affaire. Certains ont senti le souffle de la mort effleurer leur visage. Tout cela ne sera pas sans conséquences sur le plan psychologique, car la réalité de sa propre mort génère souvent un questionnement profond sur le sens qu'il convient de mettre dans la vie d'"après". La confrontation à sa propre mort est une expérience singulière d'adaptation qui donne lieu dans de nombreux cas à des remises en cause fondamentales des valeurs sur lesquelles reposait la vie de chacun. Elle définit un enjeu essentiel lié à la mobilisation de ressources psychiques qui font appel à de nouvelles valeurs et qui constituent d'autres raisons de vivre. Donc au-delà des conséquences psycho-émotionnelles (troubles anxio-dépressifs, psychotraumatisme, …), c'est à un questionnement plus profond que l'on peut s'attendre, comparable à celui qui se produit lorsque l'on est confronté à des maladies graves qui mettent nos vies en jeu, comme un cancer par exemple.

Mais ce n'est pas tout! En effet, un article récent paru il y a quelques jours dans le "New England Journal of Medicine" montre que le Covid-19 semble aussi affecter le cerveau des malades de deux manières. La première par le déclenchement d'une réponse immunitaire anormale appelée "orage de cytokines" qui provoque une inflammation du cerveau. La seconde par une infection directe du cerveau qu'on appelle "encéphalite virale". C'est donc une double peine: non seulement, il y a les conséquences psychologiques liées au fait que l'on a failli mourir, mais le risque est grand d'avoir des conséquences à long terme au niveau neurologique cette fois. Nous n'en avons pas fini avec ce virus! "L'après" ce sera cela aussi!

L'APRÈS LE DEUIL

Il conviendra également de ne pas oublier les familles qui ont perdu des proches et qui se sont retrouvés confrontées à un deuil inattendu. Beaucoup ont fait hospitaliser dans l'urgence un parent ou un proche parce qu'il manifestait des symptômes qui laissaient présumer la présence du coronavirus. Peu s'attendaient à ne plus jamais le revoir! Peu s'attendaient à ce que les obsèques soient aussi vite expédiées, santé publique oblige! Le prix sera élevé pour nos sociétés. Notamment le fait de ne pas avoir pu organiser des obsèques "comme avant". Depuis toujours, l'humain fait des sépultures et des rituels du deuil. Toutes les cultures en ont. Le virus nous a obligé à rompre avec ces pratiques sociales.

Cela va provoquer des angoisses et de grands malaises parmi les survivants, pendant les mois et les années qui viennent. Il y aura de la culpabilité, pas toujours consciente, avec des comportements d'autopunition. La pratique clinique montre depuis longtemps que dans de telles situations, les proches des défunts se refusent le droit d'être heureux "On n'a pas le droit d'être heureux quand on a laissé nos parents mourir tout seuls", me disait un fils dont la mère était morte seule à l'hôpital et qu'il avait fallu l'incinérer au plus vite! On peut parler ici d'une entité peu connue des spécialistes qui est celle de "deuil traumatique". Il s'agit de décès qui prennent totalement la famille de cours. D'une certaine manière les proches n'ont pas le temps de s'adapter, ils sont confrontés à une incompréhension la plus totale. La question du "pourquoi" devient alors cruciale. Une question qui va alors les obséder. Cela peut conduire d'ailleurs à un refus d'acceptation de la mort, à une préoccupation constante concernant le défunt et une incapacité même à croire à sa disparition. Tout cela accompagné d'une charge émotionnelle extrêmement forte et persistante. "L'après" ce sera cela aussi!

LA RÉSILIENCE

Que serons-nous capable de faire de cette expérience inédite? Allons-nous reprendre notre vie comme avant, comme si rien ne c'était passé. C'est possible, les humains disposent de mécanismes de défense comme le déni ou l'amnésie d'une redoutable efficacité. Alors nous aurons été et nous resterons les victimes passives de ce virus! Va-t-on, à l'inverse, faire preuve de résilience. Saurons-nous tirer de cette expérience quelque chose de positif, quelque chose qui pourra nous transformer et nous faire "grandir". Pour nous aider à traverser une période de traumatisme, il existe différentes stratégies de protection, qui ne favorisent cependant pas toute la résilience. On peut par exemple évoquer l'hyperactivité qui consiste à se tenir occupé afin d'éviter de penser aux effets qu'a eu sur nous et notre société le virus. Cette stratégie peut s'avérer efficace un temps, mais tôt ou tard, l'émotivité vécue lors du traumatisme émergera de nouveau. Le déni, stratégie de défense qui consiste à éviter ou à nier une réalité. Cette stratégie peut être bénéfique temporairement pour amortir un choc traumatique et protéger de la souffrance. Toutefois, le maintien de cette stratégie, ne mène pas à la résilience. La banalisation permet d'amoindrir la gravité d'une situation en la rendant presque normale.

Le concept de résilience suggère une autre façon d'être, une attitude particulière par rapport à la vie. La résilience encourage non seulement à faire face aux difficultés de façon positive, mais à y plonger les yeux ouverts, avec réalisme, avec du soutien et sans dramatisation. Elle nous invite à nous réconcilier avec le mouvement de la vie, avec ses surprises, ses joies, ses aléas et ses vents contraires. La résilience nous apprend à nous servir des situations traumatisantes comme des leviers de transformation personnelle. Elle nous redonne espoir et nous permet d'accéder de nouveau à notre pouvoir personnel et donc au contrôle que nous avons au moins sur nous-même.

Selon Boris Cyrulnik "Notre histoire n'est pas un destin. Ce qui est écrit ne l'est pas pour longtemps. Ce qui est vrai aujourd'hui ne le sera plus demain car les déterminismes humains sont de courte échéance. Nos souffrances nous contraignent à la métamorphose et nous espérons toujours changer notre manière de vivre." Ainsi, si l'on arrive à trouver les conditions qui favorisent la résilience dans cet "après" qui nous attend, il existera alors une possibilité de réparation. Donc l'après peut être plein de force et plein d'espoir pour un avenir meilleur qui nous permettra de tirer les leçons de cette épreuve dramatique, à la condition que l'on soit capable d'en faire quelque chose, à la condition que cela ne nous grandisse en tant personne, à la condition que cela nous permettre de grandir en tant que collectif comme de société. "L'après", ce sera cela aussi!