Nous ne savons pas combien de temps durera la crise que nous traversons. Mais il y aura certainement un "avant" et un "après". Et si c'était l'occasion de se réinventer. Nous avons demandé à une série de personnes comment elles s'imaginaient l'après: artistes, sociologues, psychologues, architectes, philosophes, économistes... nous livrent leurs pensées.

Pour Philippe Nathan, architecte, fondateur de l'agence 2001- territories, buildings, spaces & ideas, cette crise va nous obliger à repense les distances et les espaces.

MATRIOCHKA

Ces figurines de tailles décroissantes placées les unes à l'intérieur des autres, appelées poupées russes dans le monde francophone, sont des artefacts globalement répandus. Souvenir, jouet ou gadget, leur utilité pratique nous est peu familière.

Initialement à l'image des femmes de la campagne, cet objet est constamment détourné pour être appliqué à toute forme de hiérarchie. La matriochka devient ainsi un concept, pouvant véhiculer l'imbrication et le rapport de séries de personnalités, mais aussi d’événements, de situations ou de conditions.

La crise du coronavirus fait partie d’un système de matriochka: si la poupée Covid préoccupe aujourd’hui le globe de manière existentielle, nous savons dorénavant qu’elle contient en elle une figurine récession, qui à son tour dévoilera une poupée sociale et ainsi de suite.

Bien que la situation soit des plus dramatiques, et il faudra en faire abstraction pour se vouer au présent exercice, rappelons-nous que ce n’est pas ici le début, ou l’origine de la série. Covid n'est pas la plus grande des figurines: la crise globale, enveloppant toute la suite de situations périlleuses, restera celle du climat.

CAPITAL ET CAPITULATION

Et pourtant, la situation actuelle donne nombre d’occasions pour reformuler une lueur d’espoir. Il y a quelques mois encore, nos représentants politiques ont capitulés en grand nombre devant le complexe industriel et économique quand il s’agissait d’articuler collectivement des mesures pour protéger le climat et in finenotre écosystème. Nous pressentions porter Léviathan dans nos portemonnaies…

Pourtant, la semaine passée, le silence assourdissant d’un Esch sans sidérurgie illustrait la faisabilité de négocier ou de diriger le capital global face à des menaces existentielles.

Voilà l'indice qu’une crise peut servir à redéfinir, positivement, une société. Dans son livre "The Great Leveler", Walter Scheidel stipule que quatre types d’événements corrigent l’inégalité économique: guerre, révolution, effondrement d’un état et, pestes. "The greater the shock to the system, the easier it becomes to reduce privilege at the top" (2017).

LOCKDOWN, LOOKOUT

Nous attendons dorénavant impatiemment le "retour à la normale": mais qu’est-ce que c’est?

En complément au social distancing, aux gestes barrières pratiqués au quotidien, nous devrions nous adonner au societal distancing: avec le recul que ce confinement nous permet, la normale pourrait être lue comme une entreprise téméraire.

La présente crise est donc une opportunité pour évaluer des positions à prendre, des visions à articuler. Face aux victimes, c’est même une responsabilité.

"Dans le domaine bâti, l’incohérence est à son comble, un état d’esprit byzantin privant de buts sages les plus prodigieux moyens de réalisation dont ait jamais pu disposer une civilisation. À l’heure de sa plus grande puissance matérielle, voilà l’homme privé de vues" (Le Corbusier, Paris, 1942).

QUATRE ÉCHELLES POUR DEMAIN

Au-delà de concepts socio-économiques dont le développement et la considération s’imposent (comme le revenu universel), la crise actuelle clarifie plus que jamais notre rapport au- et besoin du- physique, du monde réel. L’état actuel se déclinerait en quatre dimensions ou échelles (physiques) différentes: de la région aux vêtements.

  • Une Europe des régions transfrontalières

Des réalités économiques invoquent des réalités sociales. Plus que jamais, l’agglomération fonctionnelle d’une région transfrontalière trouvera une expression et une autonomie politique, et ainsi une application pratique. Des cohérences de partage de ressources, "des réalisations concrètes créant d'abord une solidarité de fait", comme dit la déclaration Schuman du 9 mai 1950.

  • Un paysage productif et résilient

La terre que nous pratiquons au quotidien est chroniquement sous-exploitée pour une consommation ou une utilisation immédiate et locale. Au-delà de considérations esthétiques, les sols vont produire pour nos besoins primaires. Le paysage intégrera production alimentaire et énergétique, mobilité et espaces publics comme éléments constitutifs d’un hybride trans-sectoriel partagé par les citoyens.

  • Un espace domestique capable

La réduction en taille de l’espace privé s'impose par des impératifs environnementaux. De nouvelles formes d’habitat négocieront compression du privé et générosité du partagé, du commun. Elles se manifesteront sous des configurations et dimensions novatrices: cathédrales résidentielles communes et grappes d’habitations hédonistes structureront l'espace et feront le décor de nouvelles pratiques, expériences et relations.

  • Un rapport physique émouvant 

Avec l’avènement du virtuel, le goût au faux-tout, au simili quelque chose, au deepfake du monde réel passé et présent se perdra. Les matérialisations seront brutes mais vraies, authentiques mais travaillées, les rapports physiques aux corps, aux murs, aux sols, aux meubles seront…émouvants.

"La plus grande cause de difficulté est la peur de se connaître soi-même et de connaître nos possibilités de développement" (Abraham Maslow, Vers une psychologie de l'Être, Fayard, 1972).