Nous ne savons pas combien de temps durera la crise que nous traversons. Mais il y aura certainement un "avant" et un "après". Et si c'était l'occasion de se réinventer. Nous avons demandé à une série de personnes comment elles s'imaginaient l'après: artistes, sociologues, psychologues, architectes, philosophes, économistes... nous livrent leurs pensées.

Pour Abdu Gnaba, anthropologue, fondateur du SocioLab, il faut "lâcher faire". Lâcher faire, pour laisser émerger de nouvelles formes de penser. Que cette sensation de sur-place nous fasse grandir en racine. Le secret de l’évolution, c’est savoir danser avec le monde.

"Qu’est-ce que j'peux faire, j’sais pas quoi faire", se plaint Anna Karina dans Pierrot le fou, le film culte de Godard; son film le plus romantique, le plus lyrique, dans lequel, à cause du vide, de l’ennui, Ferdinand et Marianne s'imaginent en personnages — elle persiste à l'appeler Pierrot. Ils jouent à s'aimer, en s'aimant vraiment, mais, à force de ne savoir combler le vide, simplement, avec leur amour (la faute lui revient) ils se manquent, et courent à leur perte.

Plus que l'ennui, cette phrase souligne le désir d’échange de la belle avec Jean-Paul Belmondo, alors inattentif puisqu’essayant d'écrire, de produire. Elle veut vivre les sentiments, il veut les analyser. Elle est dans l’instant présent, et lui, dans la pensée. Lui dans le froid (rayures bleues), elle dans le chaud (rayures rouges). Cette scène éclaire délicieusement un aspect de notre actuelle confusion.

Le ralentissement de notre économie - dont on comprend aujourd’hui pourquoi on dit qu’elle est grippée - nous place dans une situation inédite: nos routines sont cassées, nos actions entravées, notre pensée contrariée. Notre productivité interrogée.

Deux tentations se font jour:

- combler le vide apparent en agissant, le plus possible, pour se donner l’impression de reprendre le contrôle d’un système qui nous échappe.

- fixer son attention sur ce que nous perdons, augmentant de fait la sensation d’angoisse.

Pourtant, comme les ricochets de l’actrice sur la Méditerranée, il est une autre possibilité de rebond. Penser différemment le temps qui passe. Ne pas chercher à matérialiser ses craintes, en les transformant en production (ou en surcommunication virtuelle - tweets à tout va - pour ne pas être oubliés).

Se laisser infuser, inspirer, afin d’imaginer autrement le monde qui nous entoure, car l’heure nous invite à distinguer l’essentiel du nécessaire.

L’anthropologie nous enseigne que la réalité est en grande partie comprise par notre imagination. Alors, avant de projeter les images de notre vidéothèque passée, mettons à profit ce moment de pause pour élargir notre sensibilité, laisser venir à nous d’autres façons de percevoir.

Avant d’agir, accordons-nous avec le monde tel qu’il est, en cherchant la juste mesure.

Pascal nous mettait en garde contre ces deux excès: "exclure la raison, n’admettre que la raison".

Acceptons de laisser certaines de nos certitudes et cherchons à changer certaines de nos habitudes. Car changer d’habitude, c’est voir et vivre le monde autrement. Il est urgent de défaire, avant de faire, et non de refaire.

En dehors de la réalité tragique à laquelle nous sommes confrontés – la maladie et la mort -, nous pouvons nous placer du côté du sur-réalisme, entendre au-dessus de notre réalité habituelle, dans un cadre où tous les codes sont bouleversés.

Quel sens nouveau peut-on laisser advenir? Comment sortir de nos peurs qui engendrent la sidération ou l’action pressée? En laissant surgir de nouvelles formes de pensées (indépendantes du tissu social que nous habitons à l’extérieur), de nouvelles formes qui vont peut-être modifier notre état d’esprit et nous permettre de faire l’expérience d’une nouvelle manière d’être, dans la relation à soi, aux autres et au monde.

Alors sans doute y a-t-il quelque chose à entendre dans la question qu’adresse Anna Karina à Jean-Paul Belmondo, comme une petite musique, qui nous invite à aimer: "Qu’est-ce que j' peux faire, j’sais pas quoi faire?"

Rien. Rien d’autre que vivre ce rendez-vous avec l’essentiel. Et avec notre essence.