Nous ne savons pas combien de temps durera la crise que nous traversons. Mais il y aura certainement un "avant" et un "après". Et si c'était l'occasion de se réinventer. Nous avons demandé à une série de personnes comment elles s'imaginaient l'après: artistes, sociologues, psychologues, architectes, philosophes, économistes... nous livrent leurs pensées.

Pour Karolina Markiewicz, enseignante et artiste-réalisatrice, l’après coronavirus a commencé.

Je regarde, le ciel est d’un bleu incroyablement libre. Il est infini. J’imagine une prise large avec notre caméra. Depuis petite, le ciel bleu aide. Il m’ouvre les yeux les matins de printemps, il m’éclaircit les pensées.

Penser à essayer à passer la commande pour mes parents sur Luxcaddy, espérer un créneau, un slot comme on dit, ne pas oublier le vinaigre. Ils ont des fourmis à la maison. Comme chaque année.

Je ne suis pas choquée, ni bousculée. J’étais très fatiguée par le surpoids du monde qui m’entourait. J’ai lu un très beau texte d’Olga Tokarczuk à ce propos hier. Elle avait enfoui sa personne introvertie au plus profond d’elle-même ces dernières années et pouvait désormais la ressortir et observer en confinement, tranquillement, le nouveau monde.

Je crois que l’après Coronavirus a commencé, que tous ceux qui ont l’énergie sont en train de l’articuler. Je le fais en pensées pour l’instant, constamment, je traite ce que je dois traiter, mes leçons journalières, les demandes de mes élèves, les courses, les coup de mou de ma fille, de mon doux, de mes pauvres parents, mes grands-parents, de mes voisins, seuls, de mes amis malades, de mes amis en forme mais angoissés, mes angoisses et puis je prévois le monde du déconfinement. Je me vis déjà dedans.

Nous serons tous touchés, économiquement très certainement, mais aussi psychologiquement, nos premiers pas seront incertains. Notre monde aura rétréci. Il a déjà rétréci et le temps s’est suspendu.

Nous voilà comme quand on était des enfants, sous la table à écouter les conversations des adultes et en observant de très près le petit chien lécher sa patte. Nous voilà les nez plantés vers le ciel bleu qui annonce que seul lui est infini. Nous voilà à ressentir le tourbillon de cet infini. Nous savons que notre monde à nous a bien rétréci, nous ne voyagerons plus, du moins plus comme avant, du moins pas pendant un long moment. Cela rend un peu triste, c’est vrai. Je voulais même que ma fille voit le monde entier, même Dubaï et son fichu bling-bling, qu’elle se fasse sa propre idée.

Je me souviens parfaitement des heures d’attentesà la frontière germano-allemande au début des années 80. A Eisenach. Je me souviens de notre Suzuki bleue mise à nue, tout comme mes pauvres parents -mon frère et moi, on nous mettait sur un banc l’été et l’hiver, dans une salle d’attente qui puait différentes sueurs. Je me souviens des ces expéditions douloureuses et heureuses à la fois. Je savais toute petite déjà, je crois, que les arrivées, les retrouvailles avec mes grands-parents, les étés fous à la campagne avec des cartes de rationnement, les files d’attente devant les magasins d’alimentation, les sklepyspożywcze, puis les champs de grand-père, le verger, les groseilles à macreau et les cousines, ça se mérite. Et puis que se mérite au retour le Cactus Belle-Étoile coloré à outrance et surabondant et mon école paisible et chaleureuse à Hollerich.

Il y a le site en ligne créé récemment ici pour aider les seniors, le Corona letzshop, avec les produits de première nécessité. C’est un aperçu du début de nos années 80 en Pologne. Les barrages à la frontière, les contrôles, c’est un autre aperçu.

J’ai tellement été heureuse quand ces frontières s’étaient effacées, j’étais fière de l’Europe, de l’Union européenne.

J’ai du mal aujourd’hui, je m’efforce d’y croire encore, mais j’ai du mal. Rien ne semble plus solidaire dans notre communauté à l’échelle européenne. Les médecins Cubains aident les Européens, les Européens entre eux ne se sont pas entraidés ces dernières années, on a laissé la Grèce à sa crise économique profonde, on a laissé l’Italie à ses réfugiés. On a fermé les ports pour empêcher des êtres humains à pouvoir être soignés! Aujourd’hui, il y a des médecins Cubains qui aident les Européens.

Notre monde s’est rétréci avec le Covid-19, mais on peut communiquer plus rapidement, c’est un bonheur de revoir vos visages, papa, maman, les proches et les amis. Mais on communique plus négligemment aussi, on peut se saouler et interpeller quelqu’un sur les réseaux sociaux, juste parce qu’on a une opinion personnelle différente, juste parce qu’on a le courage de l’alcool ou de l’anonymat.

Je me dis qu’il faudra de l’énergie, qu’il en faut tout de suite, pour se préparer à atterrir plus ou moins bientôt. 

Je pense que Bruno Latour a eu raison d’interpellerà ce sujet. Annie Ernaux aussi. Ou le vieux sage, Noam Chomsky. Je crois que cet atterrissage politique, social, philosophique et psychologique après cette catastrophe, cette nouvelle rupture ontologique requiert en effet un inventaire de notre part. Il faut que nous sachions aujourd’hui, de là où nous observons désormais l’infini, ce qui nous est indispensable ànotre propre vie etàcelle des autres. Des traits clairs s’esquissent: il nous faut les uns les autres, d’abord, nous sommes indispensables les uns aux autres.

Puis, il nous faut repenser les métiers utiles, les valoriser, il nous faut leur donner des applaudissements aujourd’hui oui et les moyens demain. Il nous faut prévoir l’avenir et ne pas juste réagir politiquement crise après crise, il nous faut de nouvelles narrations et peut-être même de nouvelles utopies. C’est bateau, mais nous ne sommes rien sans notre histoire qui nous sert aussi bien de rappel et de projection à la fois. Il nous faut nous embarquer avec les femmes et les hommes politiques qui pour certains témoignent d'un courage et d’un pragmatisme remarquables aujourd’hui. Je pense fort à Mme Paulette Lenert, notre ministre de la santé au Luxembourg. Elle ne dort plus ou très peu, je crois, mais c’est parce qu’elle a une vision et qu’elle a le courage de la poursuivre.

Et puis, il nous faut nous appuyer sur l’histoire, sur le savoir nos anciens - qui disparaît inexorablement plus que jamais aujourd’hui - pour que nous devenions de futurs anciens en respect avec les prochaines générations, et ce dès maintenant.

Il nous faut absolument faire cet inventaire et accepter un monde rétréci, parce qu’il faudra nous habituer et puis aussi rétablir la justice - entre ceux qui ont assez ou tout et ceux qui n’ont rien ou très peu: ceux qui travaillent beaucoup et ceux qui ne le font pas. J’ai honte de ces énormes différences et elles ne nous sont pas arrivées comme ça avec le Coronavirus, elles étaient bien là tout comme la catastrophe climatique et les aberrations directesde notre système économique, je pense là forcément comme tout le monde à notre production alimentaire, ànotre consommation en général, nos modes de travail.

Il faut aussi dès maintenant et plus que jamais veiller à la démocratie. Ne pas laisser les dictateurs s’installer inconditionnellement, impunément et pour toujours. Ne pas laisser les droits des humains se dégrader nulle part. Ne pas laisser les mineurs non accompagnés sans encadrement avec leurs traumatismes physiques et psychiques, ni dans les camps, ni ici. Tout est complexe, oui, mais il n’y a pas de quarantaine ni de confinement pour l’engagement, ni politique, ni humanitaire, ni humain. Il nous faut faire notre boulot d’être humain, réel, chacun avec ce qu’il sait faire, chacun comme il le peut. Mais maintenant. Tout de suite.

Il nous faut nous repenser, je crois bien. Nous prendre dans nos propres bras, nous taper un coup sur l’épaule droite, un coup sur la gauche, comme ça un instant, nous sentir et nous repenser très fort, dès maintenant.

Karolina Markiewicz,

31e jour de confinement chanceux en famille, dans une maison avec un petit jardin.