Plus de 100 femmes sont mortes en France cette année à cause de violences exercées par leur conjoint ou ex. Et comme les mots ont un sens, il ne s'agit pas de faits divers, mais de faits de société qui portent le nom de féminicides.

Samedi 16 novembre à Orléans (Loiret) Florence Thibaudat (55 ans) est morte battue et étranglée par son mari Pascal Hue (59 ans). Son corps a été découvert en forêt à Chaingy le lendemain. C'est le 138e féminicide de 2019 en France.

Ce mot désigne globalement le meurtre de femmes parce qu'elles sont des femmes, et plus précisément les assassinats commis par les conjoints ou ex-conjoints.

Le terme a été forgé par Diana E. H. Russell, une sociologue américaine, en 1976. Reconnu en 1992 par l’Organisation mondiale de la santé, il lui aura fallu presque 40 ans pour entrer dans le dictionnaire français (Robert en 2015) et désormais, même mon traitement de texte s'y est mis: "féminicide" n'est plus souligné en rouge.

Il aura donc fallu du temps pour que le terme s'impose, notamment dans la presse où les euphémismes de "drame familial", "crime passionnel" ou plus généralement de "fait divers" ont fait florès. Or, dans huit homicides conjugaux sur dix, c’est la femme qui est tuée. Ce sont des crimes possessionnels, pas passionnel. C'est un fait de société, pas un fait divers.

Les associations et collectifs féministes ont poussé à la prise de conscience du phénomène et ont fait en sorte que les victimes soient dénombrées, identifiées, saluées, prises en compte. La force de ce processus ne vient pas de la nouveauté du phénomène (il existe depuis toujours) mais du fait que la société ait décidé de déterrer cette tragédie souterraine quotidienne et cachée.

Mettre un nom sur la chose a permis de la mettre en lumière. Nommer les choses, c’est leur donner une existence à la surface du monde et dans les consciences. C'est donc permettre de lutter contre ce fléau de société.

COMPTER CHAQUE VICTIME

Pour y mettre terme, il faut aussi mesurer le problème. Le décompte français établit par le collectif "Féminicides par compagnon ou ex", fait, à ce jour, état de 138 femmes victimes. C'est plus que l'attentat au Bataclan (qui a fait 130 morts), c'est plus que les fusillades dans les écoles américaines, c'est beaucoup trop.

Il est difficile d'avoir des chiffres précis et des statistiques comparables parce que les pays ne comptabilisent pas forcément la même chose. Certains ne prennent en compte que les couples vivant ensemble, donc pas les ex, d'autre même que les couples mariés. Les derniers chiffres publiés par Eurostat datent de 2015 et ne comportent pas tous les pays...

Le Grand-Duché par exemple, ne dispose pas, à l'heure actuelle, de statistiques précises sur ce phénomène. En revanche, les violences domestiques sont bien recensées. En 2018, la police a dû intervenir 739 fois dans des ménages, donc en moyenne deux fois par jour. 231 expulsions du domicile ont été imposées à des partenaires violents.

L'Espagne a divisé par deux le nombre de féminicides en 10 ans. Une amélioration permise par plusieurs mesures: la création de tribunaux spécialisés, la généralisation des ordonnances de protection, le développement du bracelet électronique pour les conjoints violents, la mise en place de 10.000 téléphones spéciaux qui permettent de joindre un système d’assistance grâce à une touche spéciale, permettant de se faire aider en urgence...

Globalement, il s'agit de renforcer quatre aspects: la prévention (notamment par l'éducation), la protection, les poursuites et plus largement, la promotion des droits des femmes.

Il est urgent de mettre en place des mesures concrètes: pénaliser les violences psychologiques, faciliter l'écoute des victimes par la police, saisir les armes à feu des agresseurs, créer plus de places d'hébergement et de logement d'urgence pour les femmes victimes, la généralisation du dépôt de plainte à l'hôpital, l'identification de "procureurs référents spécialisés" dans tous les tribunaux. Les propositions ne manquent pas. Le courage politique devrait suivre.