Un médecin m'a prescrit des antibiotiques pour une angine. Problème: ce n'était peut-être pas nécessaire. Alors pour la première fois, j'ai voulu vérifier.

-Bonjour docteur, j'ai mal à la gorge.
-Ouvrez la bouche...ah oui, c'est enflammé. Vous avez une bonne angine. Je vous prescris des antibiotiques. Votre carte de sécurité sociale s'il vous plaît.
-Ah euh bon ok.

À chaque angine, ce scénario se répète. J’avale donc mon antibiotique, religieusement, comme une hostie délivrée par le saint Dr House. Hélas, pas une seule fois, un médecin généraliste ne m’a précisé qu’il existait des cas où ces antibiotiques étaient non seulement inutiles, mais nuisibles. Ce n’est pourtant plus un secret: "les antibiotiques, ce n'est pas automatique". Car il existe les angines d’origine virale et d’autres bactérienne. Et les antibiotiques tuent les bactéries, pas les virus. Bref :

  • Angine bactérienne: antibiotiques.
  • Angine virale: pas d’antibiotiques.

Prendre des antibiotiques pour rien, ce n’est pas comme souffler sur une blessure imaginaire. Les conséquences sont plus graves. Mais on reviendra sur ce point plus tard. Car il y a quelques jours, une douleur familière est revenue toquer à ma glotte.

Sentence d'un médecin luxembourgeois: angine et prescription d'antibiotiques. Je vais voir un pharmacien qui s’exécute en m'expliquant que c’est un antibiotique "un peu pour tout". Autrement dit, un antibiotique à spectre large. Pour être plus explicite, c'est une sulfateuse qui va canarder les bactéries dans tous les coins: c’est efficace, mais on ne fait pas dans la dentelle.

POUR LA PREMIÈRE FOIS, J'AI DIT NON

Sauf que je n'ai pas avalé l'antibiotique. Pour la première fois, j'ai voulu en avoir le cœur net. J'ai appelé un autre médecin pour savoir s'il existait des solutions pour diagnostiquer cette angine. Il m'a répondu que oui, "même si tous les médecins n'en parlent pas". Il existe en effet trois moyens:

  • Un test de diagnostic rapide (TDR) réalisé directement par le médecin généraliste: le résultat est effectivement rapide (quelques minutes)
  • Un frottis de gorge suivi d'une culture du germe, réalisé dans un laboratoire d'analyse médical: le résultat demande plus de temps (plusieurs heures, voire jours)
  • Une prise de sang: elle nécessitera d'attendre plusieurs jours (voir semaines) pour voir monter le taux d'anticorps, mais qui a envie d'attendre autant quand il a la gorge en feu?

J'ai donc choisi la deuxième solution, réputée encore plus fiable que le TDR, et appelé le siège d'un laboratoire d'analyse médicale à Luxembourg. Après avoir cherché pendant de longues minutes, une opératrice a finalement trouvé la procédure et le tarif: sept euros pour le frottis de gorge, plus quatre euros si le labo le fait à notre place (le tout remboursable si ordonnance). Je me rend donc dans un laboratoire. Les deux secrétaires médicales me regardent avec des yeux ronds et se renseignent. Visiblement, ce test n'est pas un best-seller... Elles finissent par le trouver et une infirmière le réalise rapidement.

Les résultats arrivent enfin. Il m'a fallu passé deux coups de fil, patienter une heure dans un laboratoire puis 48h pour avoir les résultats sur internet, mais j'ai ma réponse:

Rech. Ag. du Streptocoque A: Négative. Traduction: à moins qu'une poignée de bactéries ne jouent à cache-cache, je n'ai pas d'angine bactérienne. Par contre, j'ai une boite d'antibiotiques qui ne me sert à rien.

"ON PRESCRIT BEAUCOUP D'ANTIBIOTIQUES AU LUXEMBOURG"

Cette petite histoire n'engage que moi (consultez un vrai médecin, pas un journaliste!) et reste une goutte d'eau dans l'océan. Le problème, c'est qu'il s'agit d'un océan d'antibiotique, déplore le Dr Jean-Claude Schmit, directeur de la Santé au ministère de la Santé. "Le Luxembourg fait partie des pays qui prescrivent beaucoup d'antibiotiques", m'explique-t-il.

Le Dr Jean-Claude Schmit, directeur de la Santé au ministère de la Santé et spécialiste des maladies infectieuses. / © Santé.public.lu

Un plan antibiotique a été mis en place en 2017 au Luxembourg pour sensibiliser les médecins et les patients. Cela a produit des effets: "on a constaté que les pédiatres prescrivaient moins d'antibiotiques aux enfants". Mais il reste du travail à faire, car la prescription d'antibiotique reste automatique dans de trop nombreux cas. Pour rester sur l'exemple de l'angine, "les tests rapides de dépistage ne sont pas généralisés chez les médecins. C'est une recommandation que l'on fait, mais on ne peut pas imposer son usage aux médecins".

La raison est souvent la même: les médecins veulent éviter de prendre le moindre risque (ce qui est évidemment louable), et utilisent donc la "sulfateuse" antibiotique. Pour reprendre l'exemple de mon angine, le test que j'ai réalisé vise à détecter un type d'angine bactérienne bien particulier: l’angine à Streptocoque b-hémolytique du groupe A.

Parmi les différents types d’angines, "seule l’angine à Streptocoque b-hémolytique du groupe A nécessite un traitement antibiotique en raison de la gravité des complications post-infectieuses potentielles" écrit l'agence française de sécurité du médicament, l'ANSM.  En l’occurrence: rhumatisme articulaire aigu, atteinte des reins, abcès de l'amygdale...

Par crainte que leurs patients ne soient atteints de ces joyeusetés rarissimes, les médecins prescrivent donc des antibiotiques... à défaut d'un test de diagnostic. "On comprend cette attitude des médecins. Mais il faut aussi rappeler que les antibiotiques ne sont pas anodins. En plus de leurs éventuels effets secondaires, comme des réactions allergiques, leur usage favorise l'antibiorésistance" met en garde le Dr Schmit.

LE PÉRIL TRÈS SÉRIEUX DE L'ANTIBIORÉSISTANCE

L'OMS tire d'ailleurs la sonnette d'alarme, car "les antibiotiques deviennent inefficaces à force d'être trop prescrits. En Europe, on estime à 33.000 le nombre de décès liés à des bactéries devenues résistantes à tous les antibiotiques" rapporte le Dr Schmit.

D'ailleurs, pointer du doigt les seuls médecins est une erreur, car les malades ont aussi leur part de responsabilité: entre ceux qui poussent leurs médecins à leur prescrire des antibiotiques "pour être tranquille", ceux qui ne respectent pas les dosages et durées du traitement, sans oublier ceux qui favorisent la prolifération en ne respectant pas les règles élémentaires d'hygiène, il y a tous les ingrédients pour réaliser un cocktail explosif.

Ce n'est pas pour rien que l'OMS parle d'urgence sanitaire: le nombre d'antibiotiques devenus inefficaces augmente dangereusement. Et avec lui, le spectre effrayant de se retrouver un jour démunis face à des maladies que l'on savait autrefois soigner.