Il y a des mots qu'on ne prononce pas à la légère et quand la Commission européenne utilise "Protection du mode de vie européen", ça ne sent pas très bon.

En tant que féministe, je me réjouissais de voir une femme, Ursula von der Leyen devenir Présidente de la Commission européenne. Mais ça c'était avant qu'elle ne décide de nommer le Commissaire ayant les questions migratoires dans ses ressorts, en charge de la "Protection du mode de vie européen".

Ce portefeuille a été confié au commissaire grec Margaritis Schinas, chargé dans sa lettre de mission de l'éducation, de l'intégration, de la migration, de l'asile et de la sécurité.

J'ai d'abord cru à un problème de traduction, puis à une maladresse avant de réaliser que c'était donc vrai: les loups sont bien là, ce n'est pas dans Paris qu'ils sont entrés, mais dans Bruxelles.

Ce titre - parce qu'il est associé aux questions de migration - est une confirmation d'un inquiétant virage à l’extrême droite qui est en train de se réaliser en Europe. Le vocabulaire utilisé correspond en tout point à la tendance populiste, réactionnaire et hostile à l’immigration, qui traverse actuellement l’Europe et d'autres régions.

Plusieurs groupes de parlementaires européens ont d'ailleurs émis de vives critiques quant à cet intitulé. Les sociaux-démocrates, les Verts et les libéraux-centristes de Renew Europe (Renouveler l'Europe) ont invité la future Présidente à "préserver nos valeurs, soit en sortant la politique migratoire du portefeuille pour éviter les associations malheureuses, soit en ajustant le nom". Mais Ursula von der Leyen ne l'entend pas de cette oreille et justifie sa décision par la "nécessité de défendre les valeurs de l'UE menacées par les adversaires de l'Europe".

QUELLES VALEURS EUROPÉENNES?

Confondre "mode de vie" et "valeurs" est déjà assez dérangeant. Mon mode de vie, selon la définition du dictionnaire, ce sont les caractéristiques économiques, sociales, ou culturelles que je pratique: c'est ce que je mange, comment je m'habille, ce que je lis, la langue que je parle, comment j'élève mes enfants, qui j'aime, à quelle heure je me lève... C'est MA façon de vivre et les millions d'européens n'en partagent que certains aspects.

Ce mode de vie n'est pas menacé par l'arrivée de migrants. Pas plus que ne le sont les valeurs de respect, d'ouverture, d'égalité, de tolérance, d'humanisme, de respect des droits de l'homme, de démocratie, de partage... qui me sont plus que chères et que je crois être celles que l'Europe doit défendre.

La défense des valeurs de l'Union, notamment les droits de l'homme, l'identité européenne et le dialogue intercommunautaire, a été confiée à une autre Commissaire, la Tchèque Vera Jourova.

Qu'il y ait des adversaires à l'Union européenne, je veux bien le lui accorder, ils sont d'ailleurs souvent en place dans les parlements nationaux. Que les valeurs de l'Europe méritent d'être défendues, bien sûr. Mais associer la politique migratoire à la protection de ces valeurs est faux et dangereux.

Avec ce vocabulaire, la future présidente de la Commission fait le lit de l'extrême-droite, justifie la logique d'une Europe forteresse, réduit la question migratoire à celle des frontières, nourrit les fantasmes de "grand remplacement"...

La nouvelle commission doit prendre ses fonctions le 1er novembre si le Parlement européen lui accorde l'investiture lors de son vote en octobre. Il est donc encore temps qu'Ursula von der Leyen tourne sa langue dans sa bouche et se rende compte de l'importance de ses choix sémantiques.