Laissez-moi vous conter la merveilleuse histoire de Joe, le chariot que l'on voit souvent se balader au Kirchberg…

Joe est né dans une belle portée de chariots. Quatre roulettes, un solide corps en métal, et une chaîne pour le lier à ses compagnons. Ils sont des dizaines comme lui, emboîtés au sous-sol d’un centre commercial du Kirchberg.

Le destin de Joe le Chariot était tout tracé: ascension du tapis-roulant, zigzag dans les allées, virages serrés entre les rayons, ravitaillement, arrêt au stand de paiement, puis chemin inverse. Ainsi se répétait son quotidien de chariot, encore et encore, jour après jour…

LA SORTIE INTERDITE

Puis un jour vint Fernand. "Fernand le Fainéant" comme on le surnomme au Kirchberg. Fernand se moque bien des critiques. Fernand est un malin.

Ce jour-là, Fernand empoigna Joe, docile comme à son habitude. Sur le chemin du retour, Joe remarqua que quelque chose clochait. Fernand ne descendait pas au parking. Il se dirigeait plutôt vers la sortie des bipèdes. Non non non, grinça Joe, se rappelant avoir vu de dangereux chariots à moteur foncer par-delà cette frontière interdite.

Joe tenta de mettre une de ses roulettes en travers (sa blague préférée) mais Fernand poussa de plus belle vers la sortie.

Ce qui suivit fut pour Joe un grand choc. Tout ce qu’on lui avait dit était faux. Il existe bien un autre monde pour les chariots.

ATTENTION À JUSTIN LE LARBIN

C'est là, à l'angle de la rue Poutty Stein au Kirchberg, que j'ai rencontré pour la première fois Joe, le chariot vagabond.

Il m'a raconté ses aventures. Les gamins qui lui grimpent dessus pour faire des courses (des vrais, à toute vitesse!), la pluie qui le nettoie, le soleil qui tanne son plastique...

Mais Joe n'est jamais totalement libre. La faute à Justin. "Justin le Larbin", comme on le surnomme. Jour après jour, encore et encore, Justin traque Joe pour le ramener au bercail. On a croisé Justin. Justin nous a expliqué qu'il n'était pas méchant. C'est juste qu'il est payé pour ça, et qu'un chariot vagabond, ça fait désordre. On plaint un peu Justin.

UN JOE, DEUX JOE, TROIS JOE...

Mais Justin fait cela en vain. Il est déjà trop tard. Joe a donné des idées à d'autres chariots. La liberté est une maladie contagieuse. Ce n’est plus un, mais deux, puis trois, puis des dizaines de chariots qui se baladent désormais dans la ville, goûtant aux joies des sorties en plein air.

Fernand le fainéant est décidément un malin. Rendez-vous compte. En promenant son chariot jusqu'à chez lui (si possible rempli de victuailles, pour que Joe ne perde pas le nord), il a inventé un nouveau concept de chariot à domicile, il a rendu heureux Joe le Chariot, il a inspiré plein d'autres fainéants, et il a donné du travail à Justin le Larbin. Si c'est pas malin, ça!

Fernand est un pionnier. Fernand est un visionnaire. Alors que se multiplient les temples dédiés à la consommation, le chariot est devenu bien plus qu'un moyen de faire ses courses. Le chariot est devenu un symbole national. Un symbole patriotique! Fernand le Fainéant l'a compris avant tout le monde. Insensible aux critiques, Fernand exhibe ses chariots partout dans la ville, tels des Roude Léiw sur roulettes.