Au Luxembourg, les familles monoparentales paieraient deux fois plus d’impôts que les couples mariés, déplore l'auteure d'une étude sur le sujet. Comment est-ce possible?

La semaine dernière, une maman "célibataire" m’a transféré un message envoyé à son collègue de travail:

"Cher Pierre,

Pour revenir sur notre discussion concernant la pétition n°1322 pour l’octroi de la classe 2 aux monoparentaux, j’aimerais te signaler que le mois dernier, grâce aux impôts que j'ai payé en double par rapport à toi, j’ai offert à ton épouse:
- 2 manucures
- 2 sorties au restaurant
- 1 shampoing-coupe-brushing
- 1 épilation complète
- 4 tickets de cinéma
- sa nouvelle paire de chaussures

Dans le même temps, j'ai offert à ma fille :
- rien
- zéro
- nada!

Enfin si! Un peu du temps qu'il me restait chaque soir après mes 8h de travail et le week-end après le ménage et les courses. Elle aimerait un nouveau pantalon et des chaussures de marque mais elle devra attendre encore un peu parce que le mois prochain, les impôts prélèveront encore sur ma paie de quoi vous offrir:
-votre prochain week-end à Malaga
-vos cours de salsa
-un dîner au restaurant
-et vos séances au Spa...

Alors félicitations à vous, j'espère que la vie est belle!
Bien à toi,
Chloé"

LUTTE DES CLASSES.... D'IMPÔT

Notre système fiscal est en effet conçu de telle sorte que les contribuables sont rangés dans des classes d’imposition en fonction de leur état civil: les célibataires dans la classe d’impôt 1, les couples mariés dans la classe d’impôt 2 et les veufs, les parents célibataires ainsi que les parents divorcés dans la classe d’impôt 1a. Comme son nom l’indique, la classe 1a est une variante de la classe 1, la plus lourdement imposée. Plus avantageuse en bas du barème, la classe 1a est quasiment identique à la classe 1 dès que le revenu dépasse légèrement le salaire minimum.

Chloé, qui élève sa fille seule, a eu la mauvaise surprise cette année de tomber dans la classe 1a. Que dis-je, tomber? S’effondrer dans la classe 1a puisque 3 ans après son divorce d’un mari alcoolique et violent, son salaire net a chuté subitement, en janvier 2019, de près de 800 euros par mois.

EXEMPLE AVEC UN SALAIRE DE 7.000 EUROS BRUT

Il se trouve que son collaborateur, Pierre, touche le même salaire brut qu’elle: 7.000 euros par mois. Un salaire confortable. D’autant plus que grâce à la magie de la classe 2, Pierre, sans enfants et dont l’épouse ne travaille pas, reçoit un salaire net de 5.350 euros par mois. Chloé, elle, touche pour le même salaire brut, 4.563 euros nets par mois. Oui, oui! vous avez bien lu ! Pourquoi cette différence? Eh bien parce que Chloé paie 1.572 euros d’impôts par mois en classe 1a tandis que Pierre n’en paie que 785, moitié moins !

"Mais elle a peut-être droit au crédit d’impôt monoparental (CIM) que nous avons doublé en 2017" vous dirait M. Gramegna, notre ministre des finances. Effectivement, comme sa fille a la "chance" de ne recevoir aucune pension alimentaire de la part de son père, Chloé a droit à ce fameux CIM passé de 750 euros à 1.500 euros par an avec la réforme. Sauf que le CIM est aussi devenu dégressif en fonction du revenu. Elle n’a donc droit qu’à 1.074 euros de CIM par an. Soit 89,55 euros par mois.

"Bon OK, tu paies 8.400 euros d’impôts de plus que moi par an mais tu touches quand même un bon salaire !" a alors rétorqué Pierre, aucunement choqué par cette situation. Décidément, on pourrait se demander si notre système fiscal n’est pas teinté, comme Pierre, d’une misogynie bien commode pour freiner silencieusement l’émancipation des femmes. Dans un système fiscal où les parents célibataires, divorcés ou veufs paient des impôts pour soutenir l’institution du mariage, le message semble clair : priez pour ne pas perdre votre conjoint et gardez-le même pour le pire ou le système vous punira !

Stéphanie Ravat, auteure d'une étude sur la fiscalité des couples et des familles monoparentales, et membre du "Collectif Monoparental".