Se réjouir aujourd'hui d'importer des roses "équitables", alors qu'il fut une époque pas si lointaine où le Luxembourg en était tapissé... Voilà qui ne manque pas de piquant.

Imaginez. Le Limpertsberg, mais aussi Dommeldange, Walferdange, ou encore Strassen... littéralement tapissés de roses. Un décor de carte postale, que vous contemplez à perte de vue. Sous d'immenses serres, votre odorat est étourdi par le parfum de millions de fleurs aux noms prestigieux: "La Noblesse", "Tour de Malakoff", "Duc de Constantine".

Un tel spectacle a bel et bien existé. Il n'en reste que des images d'archives surannées, comme celle-ci:

Un abri où des millions de roses passaient l'hiver... (Source: industrie.lu)

Ou encore cette annonce évoquant les "plus importantes cultures de rosiers du monde":

Source: industrie.lu

Le décor est maintenant planté: nous voilà revenus au début du XXe siècle. Avant la place financière, avant la sidérurgie, quand le Luxembourg était encore le pays des roses. Et ce n'était pas qu'un surnom. Chaque année, plus de six millions de fleurs et plus de 360 espèces "Made in Luxembourg" sortaient des roseraies. Les best-sellers s'en allaient alors fleurir les parcs princiers et présidentiels partout sur la planète. Le petit Luxembourg était un champion mondial de la création et de l'exportation de roses.

JE T'AIME... MOI NON PLUS!

Que reste-t-il de cette page de notre histoire, balayé impitoyablement lors du siècle passé? Quelques noms de roses devenus noms de rues, des jardins publics et privés entretenus par des passionnés... rien qui ne puisse sauver ce prestigieux héritage de l'amnésie collective.

Quelques exemples de roses anciennes "Made In Luxembourg" (Source: www.patrimoine-roses.lu)

Les roses ont quitté le Luxembourg par la petite porte. Elles reviennent aujourd'hui par conteneurs entiers. Inutile de chercher des roses luxembourgeoises chez le fleuriste. C'est peine perdue. Ceux qui veulent déclarer leur flamme pour la Saint-Valentin le feront forcément avec des roses étrangères. Africaines, le plus souvent, là où le soleil et la main d’œuvre bon marché sont abondants...

Cette mondialisation-là ayant un parfum peu durable, des bonnes volontés ont entrepris de cultiver l'idée du "Fairtrade". Avec succès: vendredi dernier, Fairtrade Luxembourg a constaté que le boom des produits équitables était en grande parti dû aux roses Fairtrade, qui ont bondi de 64% en 2018, devant le textile, le chocolat ou encore le café. "Les roses équitables deviennent le produit phare du commerce équitable au Luxembourg avec une part de marché de 38 %" se félicite l'ONG.

FAIRE REFLEURIR LE GRAND-DUCHÉ

On peut s'en réjouir, en effet. Mais comme pour tant de choses aujourd'hui, ce "progrès" exhale un relent d'absurdité. Les champs de roses, qui faisaient la fierté et la notoriété du Luxembourg, sont désormais bannis du territoire. La reine des fleurs n'a plus sa place là où le béton est roi. Imaginez un peu le prix des roses locales, s'il fallait faire de la place pour une centaine d'hectares de roseraies, comme au plus fort de la production nationale...

Donc à défaut de redevenir la capitale des Roses, on ne peut qu'encourager les quelques bénévoles et les asbl (cliquez ici pour en savoir plus) qui caressent le rêve de refleurir un peu le Grand-Duché.

Ce n'est pas utopique: il reste encore quelques terrains qui pourraient se reconvertir dans la rose et relancer le commerce de ce patrimoine vivant. Le "made in Lux" a incontestablement le vent en poupe, et le consommateur est souvent d'accord pour financer ce supplément d'âme que représente la production locale. Et puis, parfumer l'air pollué du Grand-Duché contemporain avec les douces fragrances des roses, ce ne serait pas un luxe, non?