Quand les retards s'ajoutent aux retards, le nouveau propriétaire doit avoir des cheveux pour se les arracher.

Après des années à engrosser un propriétaire en lui versant un loyer bien gras, voilà que le génie de la lampe vous fait "Coucou!", car vos économies (plus l’héritage de Mamie) vous permettent enfin d’acquérir votre petit nid bien douillet. Vous avez le choix entre un appartement tout prêt à emménager, ou un autre à construire, voire en construction. Vous optez sans ciller pour le second. Primo parce qu’il semble nettement moins cher, secundo parce que vous avez la possibilité d’influencer l’architecture intérieure et de faire tomber un mur par-ci ou d’ajouter une porte coulissante par-là.

Évidemment, ce second point fera grimper les frais du premier. Lequel ne sera plus qu’un souvenir après aménagement, car finalement vous aurez, certes, eu le choix d’influencer les volumes internes du lieu, mais en y ajoutant supplément à verser sur supplément. Qu’à cela ne tienne; vous vous dites qu’il y a des choses qu’on n’ose qu’une seule fois dans sa vie. Vous vous fiez à votre promoteur, qui vous promet monts et merveilles et sera le premier à vous décevoir.

À commencer par la date de remises des clés. Une ribambelle de raisons vous seront données pour les retards répétés, si ce ne sont pas les intempéries, ce sont des querelles avec les proprios des terrains voisins, ou les corps de métier qui n’arrivent pas à se coordonner, j’en passe et des meilleures.

Si, jusque-là, vous avez loué un appartement, il aura été prudent de ne pas en résilier le contrat trop tôt sinon vous risquerez de vous retrouver sous les ponts ou d’aller à l’hôtel dans le moins grave des cas, en attendant que votre palais ait définitivement pris forme. Ce qui pourra facilement durer de six mois à un an, voire plus si les lois de Murphy vous ont dans le collimateur. Entre-temps, comme vous n’avez pas trop le choix, vous essayez de vous faire rembourser une partie des frais en engageant un avocat. Lequel se fera lui aussi payer à la minute dès qu’il aura décroché le téléphone et sans pouvoir vous promettre une fin à vos avantages.

Avec votre architecte d’intérieur, qui sera vraiment d’une grande aide en prenant en charge toutes les petites et grandes embrouilles quotidiennes sur le chantier, vous vous battrez contre les travaux commencés avec entrain et puis délaissés avant finition. Avec un retard énorme, mais toujours nourri d’optimisme en vue du petit nid qui vous est propre et que vous attendez depuis belle lurette, vous intégrez les lieux alors que seul un lit et une douche semblent enfin avoir été installés sans détails à rajouter.

Surviennent alors les soucis de poids. À commencer par la cuisine, que vous avez acquise chez un fournisseur belge avec points de vente au Luxembourg. Elle mettra environ deux mois à être installée, moyennant trois tentatives de livraisons avortées, les livreurs n’ayant pas le droit de monter les meubles à pied alors que le fournisseur a oublié de demander à la Ville l’autorisation d’installer un ascenseur extérieur. Ceci n’est qu’une variante possible et je vous fais cadeau des autres possibilités.

À chaque problème qui se rajoute, on vous expliquera à la filiale nationale que c’est la Belgique qui est en charge. On dirait presque que c’est la guerre entre les différents points de vente, tellement on se lance la balle de l’un à l’autre. Au moment où vous pensez être définitivement devenu le héros d’une bédé belge, votre cuisine, oh surprise, est montée. Mais il manque le plan de travail. Lequel sera livré et installé par un sous-traitant, car le vendeur belge n’accomplit pas ce genre de boulot. Et cela durera de nouveau des semaines, vu le fait que les plannings respectifs ont été bousculés à plusieurs reprises sans que vous n’ayez pu y changer quoi que ce soit.

On pourrait ainsi prolonger la liste de vos embûches jusqu'à l’infini, en rajoutant des lampes et autres miroirs qui sont livrés cassés et mettront aussi six semaines à se voir remplacés. Ou des parties communes non libérées par le promoteur car il y a litige entre lui, un propriétaire et la Ville pour des dimensions non respectées. Ce qui vous privera pendant des mois supplémentaires de l’utilisation de l’ascenseur alors qu’il fut une des raisons principales de votre déménagement.

Sans toutefois vouloir vous dégoûter de l’acquisition d’un lieu à construire ou en construction, sachez qu’à l’époque actuelle vous devez a) aimer le risque (le promoteur ou des corps de métier peuvent tomber en faillite pendant les travaux, ce qui fait aussi bobo); b) avoir de la patience et des nerfs en acier, c) vous fier à l’expression "Inch Allah", que vous soyez croyant ou pas. Dès lors, tout ira bien et "qui vivra construira!"