La langue est ponctuée d'expressions toutes faites, souvent employées à tort, qui finalement appauvrissent le vocabulaire et l'esprit.

On la retrouve partout: au restaurant, au café, dans les hôtels et les magasins, dans les entreprises. "Y a pas de souci"! Cette expression suremployée marque l’adhésion, le consentement à ce qui est proposé ou demandé. Et c’est problématique à plus d’un titre. D'abord parce que souci est utilisé à tort pour "difficulté", "objection". Je conçois que "cela ne pose pas de difficulté" est un peu lourdingue, mais "d’accord" ou "ce n’est pas grave" suffirait.

Mais surtout parce que cette expression cache une certaine hypocrisie, une manière de ne pas répondre vraiment aux potentiels soucis. C'est devenu une phrase incantatoire qui nous préserve d'un risque de tension voire de dérapage de toute interaction avec nos contemporains. Elle sous-entend qu’on accepte quelque chose à contre cœur même si on prétend le contraire. Elle souligne notre penchant vers le pessimisme et le négativisme. Elle symbolise une soumission tacite, comme celle du bon petit soldat qui se plie aux règles.

Plus l'expression est employée, plus il y a du souci à se faire, justement.

Il y a dans le vocabulaire courant, une série d’expressions qui me hérisse le poil parce qu’elles emploient les mots à tort, sont truffées d’anglicismes, sont des raccourcis faciles pour éviter de réfléchir, des euphémismes qui réduisent progressivement la pensée.

Car plus on diminue le nombre de mots d'une langue, plus on diminue le nombre de concepts avec lesquels les gens peuvent réfléchir, plus on réduit les finesses du langage, moins les gens sont capables de réfléchir, et plus ils raisonnent à l'affect. C’est ce que George Orwell avait appelé newspeak (traduit novlangue) dans son roman d’anticipation "1984".

DO YOU PARLE FRANÇAIS?

La liste des anglicismes est intarissable, notamment dans l’univers professionnel et encore plus dans celui des start-up (oups, des jeunes pousses). Pourtant, presque à chaque fois, des équivalents français existent. Et s’ils n’existent pas, les Québécois l’inventent. Ils sont très forts les Québécois pour éviter les mots anglais, même si ça frise parfois le ridicule un peu capillotracté (moi aussi j’utilise des faux mots pour paraître plus intelligente).

Quelques exemples: Pour éviter blacklister, on utilisera "ostraciser", "évincer", "rejeter" ou, plus évident, "mettre sur liste noire". Impacter n’existe pas. Ce barbarisme vient de l’anglais to have an impact. Mais en français, "impact" vient du latin impactum, "frapper contre" ou "jeter". Préférons donc les termes "affecter", "avoir un effet sur".

Autre expression exaspérante issue de l’anglais: "Je reviens vers vous". On l’utilise en ouverture ("Je reviens vers vous au sujet de…") ou en conclusion ("Je reviens vers vous dans le courant de la semaine"), l’expression est traduite de l’anglais I’ll get back to you et s’avère redondante et inexacte (pourquoi "vers", pourquoi pas "jusqu’à"?). Préférez-y: "répondre", "rappeler" ou "reprendre contact".

Il y en a tellement de ces expressions incorrectes, exagérées, infondées qu’on ne s’en aperçoit plus. Le serveur du restaurant vous suggère de "partir sur" (un bon Bourgogne, un fromage de chèvre, un velouté…) ce qui voudrait dire qu’il s’agit d’un moyen de locomotion. Celui du buffet de la gare ajoute de l’emphase en souhaitant une "bonne dégustation" pour un malheureux sandwich jambon-fromage.

Votre meilleur ami se "met en mode off, ce week-end", à moins que ce ne soit la télévision qui est "en mode alerte avec des bandeaux rouges"… À l'origine, il s’agit d’indiquer la manière dont se fait telle ou telle chose. C’était surtout utilisé en musique: "en mode majeur" et "en mode mineur". C'est après que les choses se sont gâtées, avec l'extension du nom masculin "mode" aux domaines techniques et informatiques: "en mode sans échec", "en mode autonome" et à la confusion avec l’anglais (encore lui!) in the mood.