Se mettre dans la peau d'une personne aveugle le temps d'un repas, c'est le concept des Dîners dans le noir.

Où est mon verre? Comment couper ma viande? Est-ce que mon assiette est vide? Qui est à côté de moi? Ces questions simples et banales ne se posent pas aux personnes qui voient, mais sont des défis quotidiens pour les aveugles et malvoyants.

Le temps d'un dîner, nous nous sommes mis à leur place pour une expérience originale et enrichissante. Rendez-vous est pris dans un restaurant italien de la capitale, choisi pour son accessibilité par le service intégration de la Ville de Luxembourg.

L'AVIS DE FRANCE

Dès l'arrivée, nous sommes équipés de masques qui empêchent de voir et embarqués à la queue leu-leu pour rejoindre nos places. C'est Colette "très malvoyante", selon ses mots qui nous guide. On se tient par les épaules, légèrement inquiets des obstacles que l'on pourrait rencontrer.

Progressivement les tables se remplissent et nous faisons connaissance avec nos voisins. On n'osera pas trinquer avec eux pour l'apéritif, de peur de cogner les verres et de renverser, mais les conversations se nouent comme avec des inconnus dans d'autres circonstance.

Être dans le noir, c'est obliger les autres sens à être en éveil: on sent un courant d'air et on en déduit qu'on est près de la terrasse, on met son doigt dans son verre pour connaître le niveau de l'eau, on a tendance à parler plus fort...

Le plus compliqué est de savoir où sont les aliments dans l'assiette. Je me sers finalement de mes doigts pour les trouver et identifier des tranches de tomates et une boule de mozzarella. Les morceaux que je coupe sont irrégulier, tantôt un énorme bout de fromage, tantôt quelques miettes, ou même la fourchette vide.

Pour le plat, j'ai stratégiquement commandé l'option végétarienne, me doutant qu'on me servirait des pâtes. C'est en effet le cas et il n'est pas difficile d'identifier la sauce tomate et les raviolis farcis à la ricotta et aux épinards. Encore une fois, ce qui est plus compliqué, c'est de trouver, couper, piquer les pâtes. Heureusement que les autres personnes à la table ne me voient pas, la manière d'enfourner les pâtes doit être particulièrement inélégante.

Finalement, le tiramisu aux fraises servi en verrine est facile à manger: je tiens le verre en main, assez près de ma bouche pour éviter qu'un morceau tombe.

Sur la table, le set permet de bien délimiter le périmètre que je dois maîtriser. Je retrouve donc facilement mon verre de vin (à gauche) et d'eau (à droite), mais je m'en saisi de manière prudente.

Bilan de l'expérience: La sensibilisation aux difficultés rencontrées par les aveugles (et la manière dont ils les dépassent) était très intéressante, sans pathos ou côté larmoyant. Le fait d'être dans le noir était propice à l'échange avec les voisins de table. Un moment enrichissant, drôle et original.

L'AVIS DE RAPHAËL

Porter un bandeau rose sur les yeux pendant trois heures est déjà un sacré défi. C'était rien à côté de celui qui m'attendait, moi et les 35 personnes de la salle du restaurant.

Pour ma part, le toucher a été le premier sens à voir son niveau d'éveil augmenter une fois mes yeux bandés, autant sur le chemin vers notre table (la crainte de se cogner) qu’une fois les plats servis (déterminer la forme de l'assiette, trouver ses couverts...). Ensuite l’ouïe : dans le brouhaha ambiant d’une salle de restaurant, il n’est pas toujours évident de savoir si c’est bien à nous que l’on s’adresse. "Les gens à qui on bande les yeux ont tendance à parler beaucoup plus fort" nous avait-on prévenu et c’est vrai! Il y a donc des codes: s’appeler systématiquement par le prénom, prévenir quand on quitte et quand on revient à table… Les serveurs, eux, vous préviennent quand ils vous servent, de quel côté, vous mettent quasiment le verre dans la main et vous rappellent où tout se trouve sur la table si nécessaire.

Mais venons-en à l’essentiel: la dégustation "dans le noir". Prenons l’entrée: ma "stratégie" était de tapoter dans l’assiette pour visualiser les volumes. "Ça a l’air relativement fin, du carpaccio peut-être ?" Je coupe comme je le peux (oui ok, au hasard), je porte à ma bouche mon carpa… ma tomate. Ah. Déduction: la mozzarella ne doit pas être bien loin. Et il s’agit visiblement de la boule entière. La séance de découpage est laborieuse et, une fois mis en bouche, je me rends compte que le bout est beaucoup trop gros. Ça a d'ailleurs été le cas durant toute la soirée et vu le temps passé à découper un malheureux bout de n’importe quel aliment, on préfère tout ingurgiter que de répéter l’opération.

Autre chose dont on se rend vite compte: comme on a du mal à savoir où tout se trouve dans l’assiette, on a tendance à ne pas associer les aliments entre eux. Personnellement, j’ai passé un quart d’heure à ne manger que du poisson (en l’occurrence de l’espadon que j’avais pris pour du cabillaud…), avant de faire une découverte incroyable: des pommes de terre dans le coin nord-est de mon plat! Mon voisin, lui, s'est rendu compte à la fin de son repas que ses frites n'avaient pas rejoint son quartier de tomate sous la table, mais qu'elles étaient restées elles-aussi dans un coin inexploré de sa faïence. En comparaison, le dessert, un tiramisu en verrine, a été un jeu d'enfant à déguster même si la moitié d'un boudoir s'est échoué sur mon nez. Heureusement, personne n'était là pour le voir.

Bilan de l'expérience: Manger dans le noir change notre rapport à la nourriture. Certes, on accorde plus d'importance à la moindre bouchée, on cherche à tout identifier, mais on perd aussi le plaisir des associations et bien sûr celui d'avoir l'eau à la bouche rien qu'en voyant notre plat. Se rendre compte de tout cela constitue une expérience vraiment enrichissante à mon goût.