Des puissances occidentales ont mis en doute lundi la portée de l'annonce surprise d'une abolition de la police des mœurs en Iran après bientôt trois mois de manifestations, "rien n'indiquant" selon Washington que la situation des femmes dans le pays allait s'améliorer.

Des militants soutenant le mouvement de contestation déclenché par la mort de la jeune Kurde iranienne Mahsa Amini, le 16 septembre, après son arrestation par la police des mœurs, n'attendaient eux non plus aucune amélioration des droits des femmes.

L'annonce de la dissolution de ce corps de police très redouté, chargé notamment de faire respecter le port du voile dans la République islamique, "ne changera rien" à la mobilisation des Iraniens, a estimé une porte-parole du gouvernement allemand.

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Deux femmes sur la place Enghelab de Téhéran, le 5 décembre 2022 / © AFP

"Malheureusement, rien n'indique que les dirigeants iraniens améliorent la façon dont ils traitent les femmes et jeunes filles ou cessent la violence qu'ils infligent aux manifestants pacifiques", a déclaré un porte-parole du département d'Etat américain.

Malgré une répression sanglante qui a déjà fait 448 morts, selon l'ONG Iran Human Rights (IHR) basée à Oslo, le mouvement ne faiblit pas et des appels ont été lancés pour une grève de trois jours à partir de lundi.

A Téhéran, les boutiques du grand bazar étaient ouvertes, mais ses allées presque désertes. "Nous sommes ouverts mais nous sommes fermés car il n'y a pas de clients", témoignait un boutiquier qui vend des produits de beauté.

Des images mises en ligne montraient des magasins aux rideaux baissés à Sanandaj, dans la province du Kurdistan, tout comme à Ispahan, la troisième ville d'Iran.

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Des participants posent pour une photo de l'artiste français JR en soutien aux manifestantes iraniennes, le 4 décembre 2022 à New York / © AFP

La fin de la grève mercredi coïncidera avec la journée annuelle de l'Etudiant. A cette occasion le président iranien Ebrahim Raïssi doit rendre visite à deux universités de Téhéran, alors que les étudiants ont participé activement aux manifestations.

- "Désobéissance civile" -

Mahsa Amini, âgée de 22 ans, avait été arrêtée le 13 septembre à Téhéran par la police des mœurs qui lui reprochait de ne pas avoir respecté le code vestimentaire imposant aux femmes de porter le voile en public. Sa mort a déclenché un mouvement de protestation sans précédent depuis la Révolution islamique de 1979.

Ce weekend, le procureur général d'Iran, Mohammad Jafar Montazeri, a annoncé l'abolition de la police des mœurs, créée en 2006 sous le président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013) pour "répandre la culture de la décence et du port du voile".

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Une policière iranienne rejoint des véhicules prêts à partir en patrouille, le 23 juillet 2007 à Téhéran / © AFP/Archives

Cette annonce a été perçue comme un geste envers les manifestants et comme un signe d'inquiétude du régime.

Mais des militants des droits humains l'ont accueillie avec scepticisme. Ils estimaient aussi qu'une abolition de la police des mœurs, même si elle devenait réalité, ne changerait en rien l'obligation du port du voile, imposée par une loi datant de 1983.

Une suppression de ces unités serait "probablement trop limitée et arriverait trop tard" pour les manifestants, qui réclament à présent un changement de régime, expliquait à l'AFP Roya Boroumand, co-fondatrice du groupe de défense des droits humains Abdorrahman Boroumand Center, basé aux Etats-Unis.

"Il s'agit juste d'un déplacement de la police des mœurs", estimait-elle, ajoutant que "rien n'empêche d'autres institutions" de faire appliquer "des lois discriminatoires".

Formée d'hommes en uniforme vert et de femmes portant le tchador noir, la police des mœurs avait commencé ses patrouilles en 2006 avec l'objectif de faire respecter le code vestimentaire qui interdit aussi aux femmes de porter des pantalons serrés ou des shorts.

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Une femme sur la place Enghelab de Téhéran, le 5 décembre 2022 / © AFP

Le rejet du port obligatoire du voile a été à l'origine des premières manifestations en septembre. Mais le mouvement, alimenté par la colère contre les conditions économiques et la répression politique, est à présent ouvertement dirigé contre le régime.

- Des femmes tête nue -

Depuis la mort de Mahsa Amini, selon des témoins, de nombreuses femmes tant dans les quartiers nord huppés de Téhéran que dans le sud de la capitale, plus modeste et plus traditionnel, marchent désormais la tête découverte. Et les camionnettes de la police des mœurs seraient désormais moins nombreuses dans les rues.

"La suppression supposée de la police des mœurs ne veut rien dire car elle était déjà sans objet, en raison du niveau massif de désobéissance civile chez les femmes", souligne Omid Memarian, analyste pour Democracy for the Arab World Now.

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Une passante sur la place Enghelab de Téhéran, le 5 décembre 2022 / © AFP

Selon lui, le port du voile est "un des piliers de la République islamique. Abolir ces lois et ces structures signifierait un changement fondamental dans l'identité et l'existence de la République islamique".

Lundi, seuls les quotidiens réformateurs ont publié l'information en première page. "Est-ce la fin des patrouilles?", demandait le journal Shargh, soulignant que l'annonce n'a pas été confirmée officiellement par la police.

Le voile "est toujours obligatoire", remarquait Shadi Sadr, co-fondatrice du groupe Justice for Iran, basé à Londres. Alors que la mort de Mahsa Amini a été à l'origine des manifestations, "les Iraniens n'abandonneront pas tant que le régime ne sera pas tombé".