En 2035, il sera interdit de vendre des voitures thermiques (essence, diesel et hybride) en Europe. Qui seront les gagnants et les perdants? Faut-il déjà vendre ces voitures? Coup de gueule de Fabrice Godefroy, de l'association 40 millions d'automobilistes.

C'est un coup de frein historique: le Parlement européen vient d'approuver la proposition de Bruxelles de réduire à zéro les émissions de CO2 des automobiles neuves à partir de 2035.

En clair, cela revient à interdire la vente les véhicules thermiques, et à ouvrir un boulevard pour les les véhicules électriques (et à hydrogène, même si cette technologie reste pour l'heure anecdotique). Or 2035, à l'échelle politique et industrielle, c'est pratiquement demain!

Fabrice Godefroy, expert mobilité et environnement pour l'association française 40 Millions d'automobilistes, revient sur les lourdes conséquences de cette décision.

1-INTERDIRE LES VOITURES THERMIQUES... SAUF CELLES DES PLUS RICHES

"Très concrètement, à partir de 2035, on ne pourra plus acheter en Europe un véhicule thermique. Et pas uniquement les véhicules essence et diesel, mais aussi les hybrides et hybrides rechargeables. C'est radical. On est littéralement en train de créer un stupéfiant interdit à la vente à partir de 2035!" résume Fabrice Godefroy.

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Toutes les voitures thermiques? Enfin, presque! Il existe en effet une exception qui fait tache: l'amendement dit "Ferrari". Les véhicules thermiques de luxe, vendus à moins de 1.000 exemplaires, comme une Ferrari ou une Bugatti, pourront encore être vendus en 2035 et cracher du CO2 sans complexe.

Toujours est-il qu'avec cette décision audacieuse, l'Europe devient "la seule région du monde à imposer cette marche forcée vers le tout électrique" déplore Fabrice Godefroy. Et ce virage va devoir relever de nombreux défis pour ne pas tourner au dérapage.

2- UN "SABORDAGE" POUR L'INDUSTRIE EUROPÉENNE?

Tandis que Volvo ou Ford, entre autres, soutiennent ce virage électrique, les représentants des constructeurs allemands et français l'ont sévèrement condamné. "C’est un grand saut dans le vide, un sabordage industriel et un boulevard pour l’industrie (automobile) chinoise", a condamné le président de la Plateforme française de l'automobile, Luc Chatel. "Le Parlement européen a pris une décision contre les citoyens, contre le marché, contre l'innovation et contre les technologies modernes", a protesté de son côté Hildegard Müller, présidente de la fédération des constructeurs allemands VDA.

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La Commission Européenne a décidé de tordre le cou aux moteurs thermiques émetteurs de CO2. Un choix environnemental salutaire et audacieux... voire téméraire? / © RTL Grafik

Fabrice Godefroy approuve: "Ce n'est plus une transition écologique, mais une rupture technologique très brutale. Les constructeurs et équipementiers européens perdent une fois encore le contrôle de leur stratégie et de leur avenir, après des décennies d'innovations"... mais aussi, il faut en convenir, plusieurs scandales comme le dieselgate et un bilan environnemental désastreux.

L'industrie automobile est pourtant habituée aux virages forcés: "La première étape, on a voulu éliminer le diesel, malgré des innovations fortes comme les filtres à particules, les pièges à NOx... Ensuite, ça a été l'essence qui produit trop de CO2. Troisième étape, il a fallu mettre en place l'hybridation des véhicules... mais à peine ont-ils développé ces technologies qu'on leur dit que non, dans 13 ans, elles seront interdites" de vente.  Et cerise sur la gâteau, la norme Euro 7, encore plus restrictive sur les émissions polluantes, "va arriver bientôt, demandant de lourds investissements"... qui seront à perte en 2035.

3- LES GRANDS GAGNANTS ET LES GRANDS PERDANTS

"Ceux qui se frottent clairement les mains, cela doit être les Chinois" clame sans détour Fabrice Godefroy. Qui rappelle la longueur d'avance asiatique sur les véhicules électriques: "La Chine a la mainmise du modèle industriel complet depuis quinze ans déjà. Non seulement sur la matière première -extraction et raffinage du lithium et du cobalt-, mais aussi sur la fabrication des batteries". "Deux industries très gourmandes en énergies fossiles", souligne-t-il au passage.

Bref, alors que les constructeurs européens étaient des motoristes historiques, ils vont devenir dépendants des batteries asiatiques pour faire avancer leurs véhicules électriques, "sachant que ces batteries représentent à elles seules 40% de la valeur du véhicule". D'ailleurs, "quand on propose des primes à l'achat de véhicules électriques, cela veut dire qu'on subventionne ces batteries asiatiques, il faut quand même se rendre compte de ça!" Il n'ignore évidemment pas les projets européens de "gigafactories" visant à créer des "airbus de la batterie". Mais il reste sceptique, au regard du le retard accumulé et du manque de compétitivité face au géant chinois.

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Il rappelle enfin que les pays producteurs de pétrole vont voir d'un mauvais oeil cette prohibition des voitures thermiques. "Ce qui va faire perdre à l'Europe en pouvoir de persuasion vis-à-vis de ces pays-là, et renforcer l'instabilité des prix des carburants" durant les prochaines années.

4-FAUT-IL CHANGER DE VOITURE DÈS AUJOURD'HUI?

"La dernière fois, j'étais dans un taxi hybride. Le conducteur était convaincu de rouler dans une voiture écologique, car c'est ce qu'on lui avait dit hier. Mais aujourd'hui, sa voiture devient un danger public! C'est d'ailleurs pour ca que les ventes en Europe sont compliquées en ce moment, car les gens ne savent déjà plus quoi acheter. Moi le premier!" se désole Fabrice Godefroy.

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Le diesel, une exception européenne qui a déjà les deux pieds dans la tombe... / © RTL Grafik

"Si j'achète un diesel, je ne pourrai déjà plus rentrer dans certaines métropoles. Si j'achète une essence, je vais consommer encore plus et être banni plus tard. Quant aux biocarburants, ils vont être éliminés avec les moteurs thermiques et les hybrides en 2035." Résultat, plus l'échéance va s'approcher, "plus les véhicules thermiques vont sentir le souffre, donc perdre de la valeur." Gare à la décote, en effet, sur le marché de l'occasion!

On impose donc le "100% électrique", s'inquiète Fabrice Godefroy. Mais il faudra pour cela que l'automobiliste et les infrastructures soient "électro-compatibles". Autant dire qu'il existe encore des montagnes à gravir: rendre les véhicules électriques accessibles au plus grand nombre, augmenter l'autonomie des batteries, anticiper une hausse probable des coûts de l'électricité et des taxes... "Car est-ce que vous imaginez que les pays vont abandonner les milliards de taxes générés par les carburants?"

Sans oublier le retard sur les infrastructures de recharge, qui peinent déjà à répondre à la demande croissante. "Il faudra que des millions d'automobilistes puissent faire le plein d'électricité aux heures de pointe, sur la route des vacances par exemple. Cela va nécessiter des investissements colossaux", à la fois dans l'espace public mais aussi chez les particuliers et entreprises.

5- ET SI JE NE VEUX PAS DE VOITURE ÉLECTRIQUE?

Il n'existe pas de voiture propre, écologique. Un simple chiffre qui devrait faire réfléchir les idéalistes de l'électromobilité: "On pense que la majorité des particules polluantes sortent des pots d'échappement. Mais ce n'est plus le cas. Aujourd'hui, plus de la moitié des particules sont émises au niveau de la liaison au sol, bref, la friction des pneumatiques et des freins" affirme Fabrice Godefroy, s'appuyant sur un rapport de l'agence de la transition écologique, un organisme officiel en France. Or, de plus en plus de véhicules électriques sont des grosses berlines ou des SUV lourds et dotés de larges pneus... Et ce n'est qu'une des "pollutions cachées" de ces véhicules qui s'arrogent un peu vite l'"étiquette verte", rappelle-t-il.

Reste qu'aujourd'hui, les véhicules électriques sont en train de gagner cette bataille industrielle et politique. "Le véhicule 100% électrique a sa place, mais d'autres technologies pourraient être poussées" plaide Fabrice Godefroy, qui cite notamment l'hydrogène, même s'il est fabriqué à 96% avec de l'énergie fossile, un processus coûteux de surcroît.

En revanche, il croit beaucoup aux carburants de synthèse, "ce qu'on appelle l'e-fuel, qui serait une alternative crédible. C'est même une révolution. Ces carburants sont réalisés à partir de récupération de CO2 et mélangé avec de l'hydrogène, pour produire des carburants de synthèse neutre en carbone. L'avantage en plus, c'est qu'on pourrait s'appuyer sur les stations-services actuelles, plutôt que de devoir construire de nouvelles infrastructures, comme c'est le cas avec l'électrique".

Mais pour cela, "il faut que la commission européenne écoute les alternatives possibles, plutôt que de décider unilatéralement que ce sera 100% électrique ou rien".