Aung San Suu Kyi a été condamnée lundi pour incitation aux troubles publics et violation des règles sanitaires et va devoir passer deux ans en prison, une première peine prononcée contre l'ex-icône de la démocratie poursuivie par la junte birmane et qui a suscité de vives inquiétudes dans la communauté internationale.

L'ex-cheffe du gouvernement civil, renversée par l'armée en février, a été condamnée à deux ans de prison pour incitation aux troubles publics et à la même peine pour violation des règles sanitaires liées au Covid-19, soit un total de quatre ans.

Le même jour, tandis que les réactions internationales se multipliaient, le chef de la junte a fait savoir dans un communiqué à la télévision que la peine d'Aung San Su Kyi, tout comme celle identique infligée à l'ancien président Win Myint, avait été réduite de quatre à deux ans.

Un porte-parole de la junte, Zaw Min Tun, a dit à l'AFP qu'ils ne seraient pas conduits dans leurs lieux de détention pour le moment mais "devraient faire face à d'autres accusations".

La lauréate du prix Nobel de la paix 1991 aujourd'hui âgée de 76 ans est assignée à résidence depuis le coup d'Etat du 1er février qui a brutalement mis un terme à la transition démocratique en cours en Birmanie depuis 2010. Jugée depuis juin, elle est inculpée pour une multitude d'infractions : sédition, corruption, fraude électorale, etc. Et risque de finir ses jours en détention.

De nombreux observateurs dénoncent un procès politique dans le but de neutraliser la gagnante des élections de 2015 et de 2020.

La Haute-Commissaire aux droits de l'Homme de l'ONU, Michelle Bachelet, a déploré "un procès truqué avec une procédure secrète devant une cour contrôlée par les militaires (qui) n'est rien d'autre que motivée par des considérations politiques". Elle a souligné que la condamnation fermait "aussi une porte au dialogue politique".

L'Union européenne a dénoncé "un nouveau revers majeur pour la démocratie", le Royaume-Uni une "tentative effroyable (...) d'étouffer l'opposition", les Etats-Unis "un affront à la démocratie et à la justice".

Quant au comité du prix Nobel de la paix, il s'est dit "inquiet" autant pour l'ancienne dirigeante birmane que pour la démocratie en Birmanie.

- La junte "magnanime" -

Pour Richard Horsey, un analyste de l'International Crisis Group, le "pardon" partiel accordé par la junte était "une mise en scène encore davantage que la condamnation elle-même".

"C'était une tentative de se montrer magnanime, c'est tombé à plat", a-t-il ajouté.

RTL

Aung San Suu Kyi et le président Win Myint lors de leur première comparution devant le tribunal à Naypyidaw le 24 mai 2021 / © MYANMAR MINISTRY OF INFORMATION/AFP/Archives

La condamnation pour incitation est liée à des déclarations publiées par le parti d'Aung San Suu Kyi, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), peu après le coup d'État, condamnant la prise du pouvoir par les généraux.

Le chef d'inculpation relatif au Covid est lié aux élections de l'année dernière, que la LND a remportées haut la main, mais les détails ne sont pas connus, la junte ayant imposé le silence sur les procédures judiciaires.

Elle risque des dizaines d'années de prison si elle est reconnue coupable de tous les chefs d'accusation.

Le prochain verdict est attendu pour le 14 décembre, pour une autre infraction, à la loi sur les catastrophes naturelles.

Les journalistes n'ont pas le droit d'assister aux débats du tribunal spécial, installé dans la capitale Naypyidaw, et les avocats d'Aung San Suu Kyi se sont récemment vu interdire de parler aux médias.

- "Asphyxier les libertés" -

Selon une ONG locale de défense des droits, plus de 1.300 personnes ont été tuées et plus de 10.000 ont été arrêtées dans la répression de la dissidence depuis le coup d'État.

RTL

Manifestation contre le coup d'État militaire à Yangon le 5 décembre 2021 / © AFP/Archives

La junte birmane cherche à "asphyxier les libertés" en emprisonnant Aung San Suu Kyi, a estimé Amnesty International dans un communiqué.

Ces condamnations "relèvent de la vengeance et d'une démonstration de pouvoir de la part des militaires", a dit l'expert Richard Horsey.

RTL

Aung San Suu Kyi devant la Cour internationale de justice de l'ONU le 11 décembre 2019 à La Haye / © ANP/AFP/Archives

Les généraux ont expliqué leur putsch en assurant avoir découvert plus de 11 millions d'irrégularités au cours des élections de novembre 2020, massivement remportées par la LND.

Les observateurs internationaux ont qualifié à l'époque ce scrutin de "globalement libre et équitable".

La pression internationale exercée sur les généraux birmans pour qu'ils rétablissent rapidement la démocratie ne les a pas fait dévier de leur voie et les affrontements sanglants avec les manifestants dénonçant le coup d'État se poursuivent dans tout le pays.

Lundi, l'Assemblée générale des Nations unies a mis en suspens pour une durée indéterminée la demande de reconnaissance officielle de la junte, qui lui aurait permis d'accréditer l'envoyé de son choix auprès d'elle.