L'Europe, berceau de l'automobile, abandonne-t-elle son héritage industriel pour coller aux roues des batteries asiatiques bon marché? Entretien avec un expert qui dénonce l'illusion de la mobilité 100% électrique.

Demain, nous carburerons tous... à l'électrique.

C'est du moins le scénario d'une Europe qui mise sur la fée électricité pour dissiper les nuages de CO2. Et le "bon vieux moteur thermique" dans tout ça? Il est pratiquement K.O. debout. Fustigé après des décennies à empoisonner l'atmosphère, englué dans le dieselgate, asphyxié par des normes de plus en plus sévères, il voit ses alliés se déguiser en courant d'air, et aurait déjà un pied dans la tombe...

Le Français Fabrice Godefroy, expert mobilité et environnement pour "40 millions d'automobilistes", et fondateur du collectif "Les experts de la mobilité", dénonce une conversion forcée à l'électrique, et affirme que le moteur thermique pourrait connaître un secondsouffle.

RTL 5Minutes: Les moteurs essence et diesel sont-ils vraiment promis à la casse?
Fabrice Godefroy: Le problème, c'est qu'aujourd'hui, ce ne sont plus les constructeurs qui fixent leurs objectifs, c'est l'Europe. Les véhicules thermiques ont réalisé des progrès colossaux pour polluer de moins en moins, malgré des normes de plus en plus restrictives. Mais les constructeurs sont inquiets, car la prochaine norme qui arrive, la norme Euro 7, risque de ne plus leur laisser d'espace pour produire des moteurs thermiques. En plus, l'Europe annonce un objectif de véhicules zéro émission carbone d'ici 2035... Même les véhicules hybrides sont menacés.

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Le diesel, déjà mort et enterré? / © Archives RTL

Les constructeurs s'empressent aussi de se mettre à l'électrique, comme Dacia qui vient d'annoncer la voiture électrique la moins cher du marché...
Alors effectivement, en France, on est content, on a une voiture électrique low-cost (NDLR: Dacia, propriété du groupe français Renault, sort la Spring vendue à partir de 17.000 euros). Mais où est-elle fabriquée? En Chine! Et pas seulement la batterie, tout le véhicule est produit là-bas. Pas vraiment de quoi être fier.

L'Asie a-t-elle pris le volant de l'industrie automobile?
Malheureusement, pour moi, on ne défend pas le patrimoine automobile européen. Les Français, Allemands, Italiens, ont fait leur réputation sur quoi? Sur les moteurs thermiques. C'était des motoristes. Aujourd'hui, l'industrie européenne doit acheter des moteurs en Asie. Cela assèche l'industrie européenne. On en voit les conséquences, les usines qui ferment un peu partout en Europe, comme l'usine Smart à Hambach (Moselle), qui sera bientôt délocalisée en Chine.

CRÉER UN "AIRBUS DE LA BATTERIE"

Il y a pourtant le projet de créer un géant européen de la batterie.
Oui, en Europe, on a ce plan de créer un "Airbus de la batterie", en Allemagne, en Pologne... Première remarque: qui peut imaginer qu'on arrivera à rattraper notre retard et à être compétitif face à l'Asie? Deuxième: la batterie n'a pas de valeur ajouté. La valeur ajoutée se créé lors de l'extraction des métaux, où la Chine est déjà leader. Mais la R&D est faible sur la batterie, puisqu'à la différence d'un moteur classique, il n'y a pas d'injection, de système de motorisation, de démarreur, de bougies d'allumage, etc. Or, la batterie d'un véhicule électrique, c'est 40% de la valeur intrinsèque d'un véhicule électrique.

Un moteur moins complexe veut aussi dire moins de pannes, non?
Peut-être qu'il y aura moins d'après-vente, mais le jour où il faudra aller au garage, par exemple un problème avec la batterie, ce sera peut être beaucoup plus coûteux. Oui,  il n'y aura pas de vidange, de révision. Mais quand un véhicule thermique tombe en panne, on peut encore changer soi-même une bougie d'allumage, des filtres... D'ailleurs, on a vu beaucoup de moteur thermique dépasser les 500.000 km, voir beaucoup plus. Est-ce que ce sera le même cas avec un moteur électrique? On n'a pas assez de recul sur cette technologie, à beaucoup de niveaux.

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Un cimetière à Autolib, des voitures électriques qui avaient été déployées à Paris avant de terminer prématurément à la casse... / © DR

Comme lorsqu'on fait rimer "électrique" avec "écologique", par exemple?
J'aimerais savoir pourquoi, dès qu'on dit "électricité", on devient "écologique". Dans le monde, 64% de l'électricité est encore carbonée, donc produite avec du charbon ou du gaz. Et on peut aussi se poser la question du bilan écologique de l'énergie nucléaire. Donc en quoi l'électricité serait parfaite? Quant aux véhicules électriques en particulier, il y a quand même beaucoup de choses à dire sur les batteries, l'extraction du lithium, du cobalt, etc. 90% des batteries sont fabriquées en Chine, en Corée, par des usines qui carburent au charbon. Donc non, le bilan carbone n'est pas si vert.

Êtes-vous contre les véhicules électriques?
Au contraire, je pense que cela peut être une très bonne solution dans certains cas. Mais le seul problème, c'est qu'on passe d'un extrême à un autre. En France, on a été 100% pour le diesel, on a fortement incité les gens à en acheter, avant de se le reprocher, de culpabiliser les gens et de les taxer. Et on est en train de refaire la même erreur avec les véhicules électriques, en balayant toutes les alternatives. Cette marche forcée est absurde!

LES CARBURANTS DE SYNTHÈSE, UNE ALTERNATIVE CRÉDIBLE?

De toute façon, sera-t-il matériellement possible de passer au tout-électrique?
Rien qu'en France, le parc roulant, c'est 38 millions de véhicules. Imaginez à l'échelle du monde. Est ce qu'on aura assez de batterie? Et est-ce qu'on aura assez d'électricité pour recharger ces véhicules? Je rappelle que certains hivers, on nous recommande de réduire nos consommations d'électricité. Que va-t-il se passer quand on va avoir des millions de voitures électriques? Sans parler des infrastructures de recharge qui ne suivent pas. En France, seul 6% des bornes sont en recharge rapide. Donc il y a un décalage entre le discours politique et la réalité.

Mais quelles sont les alternatives crédibles à l'électrique?
Une alternative crédible serait de faire rouler davantage les moteurs thermiques avec des carburants de synthèse. Les biocarburants existent déjà, comme le bioéthanol qu'on trouve déjà en station service, et l'avantage c'est qu'il permet de convertir et de verdir des véhicules qui circulent déjà. Des équipementiers comme Bosch parlent de l'e-fuel, qui mélange le CO2 avec de l'hydrogène pour faire un carburant de synthèse essence et diesel. Porsche, Volkswagen font des recherches sur les carburants de synthèse. Je pourrais aussi parler de biocarburants à base de déchets plastiques.

Associer "plastique" et "bio", c'est plutôt gonflé!
Non, car on parle de déchets revalorisés, donc cela rentre quand même dans l'économie circulaire. On se plaint des déchets plastiques dans le monde, voilà une solution pour combattre le phénomène, c'est quand même écologique.

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Stocker l'hydrogène sous forme d'une pâte: c'est le pari audacieux de chercheurs allemands qui vantent les avantages de la "PowerPaste", une des alternatives aux carburants classiques. / © DR

Il y aurait donc encore de l'espoir pour les adeptes du moteur thermique?
Exactement, des solutions sont développées. Le carburant de synthèse est une solution de haute technologie, ce n'est pas un retour dans le passé. Alors oui, ca coûte actuellement plus cher que les carburants classiques. Mais beaucoup de secteurs, y compris l'aéronautique, les poids lourds, etc., ne pourront pas se convertir au 100% électrique. Donc la demande pour les carburants de synthèse va grimper, ce qui provoquera une économie d'échelle et rendra cette technologie plus réaliste. Je pense qu'il faut une neutralité technologique. Qu'on arrête de tout miser sur l'électrique et d'enterrer le thermique, et qu'on essaie plutôt de garder le meilleur des deux mondes.

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