Sur son vélo en bambou, Yaku Perez a pris la tête des indigènes en marche vers Quito pour exiger un nouveau décompte de ses voix au premier tour des élections, convaincu qu'il lui ouvrira les portes de la présidence.

"Nous ne permettrons pas la fraude électorale!" Le cri de guerre de ses partisans insuffle de l'énergie à l'avocat écologiste en poncho rouge, premier amérindien à parvenir aussi loin dans un scrutin présidentiel en Equateur.

Les indigènes sont partis il y a six jours du sud du pays pour dénoncer le fait que leur historique passage au second tour leur soit confisqué. Leur candidat les a rejoints le lendemain et ils étaient lundi près de 500, certains en véhicules, d'autres à pied.

Cette "marche pour la paix en démocratie" est passée par Salcedo, l'une de ses dernières étapes avant l'arrivée mardi à Quito, où ceux qui s'estiment "invaincus" espèrent être légion afin de démontrer leur force acquise dans les urnes, après des décennies de protestation dans la rue.

Des participants à une marche indigène, à Salcedo (Equateur), le 22 février 2021 / © AFP

Yaku Perez, 51 ans, a été déclaré troisième avec 19,39% des voix au premier tour du 7 février. Bien qu'il ait à un moment devancé Guillermo Lasso, 65 ans, dans les décomptes partiels, l'ex-banquier de droite l'a finalement dépassé avec 19,74% des suffrages.

Cette différence d'à peine 32.600 voix va permettre au conservateur de disputer le second tour au socialiste Andrés Arauz, 36 ans, poulain de l'ex-président Rafael Correa, arrivé en tête avec 32,72%.

- Espérance et rêve volés -

Candidat du parti Pachakutik, bras politique du mouvement indigène, Yaku Perez ne s'avoue pas vaincu. Juché sur sa bicyclette, usée au long de la campagne électorale, il marque des pauses pour remercier ses sympathisants qui scandent "Le vote du peuple doit être respecté!"

"Nous ne nous rendrons pas", avertit Luz Namicela, indigène kichwa de Saraguro, village proche de Loja, à la frontière du Pérou et point de départ de cette marche de 600 km jusqu'à Quito.

Dans une ambiance festive, les marcheurs soutiennent la réclamation de Yaku Perez pour un nouveau décompte des votes dans 17 des 24 provinces de ce pays, où les amérindiens représentent 7% des 17,4 millions d'habitants.

Le candidat de gauche à la présidentielle en Equateur, Yaku Perez (g) et sa fille Nusta, lors d'une marche des indigènes pour un nouveau décompte des voix, à Salcedo (Equateur), le 22 février 2021 / © AFP

La possibilité de recours a été ouverte par le Conseil national électoral (CNE) après qu'il ait proclamé dans la nuit de samedi à dimanche les résultats définitifs l'excluant du second tour, prévu le 11 avril.

"Ce n'est pas qu'un vol visant Yaku Perez. C'est un vol de l'espérance, de tout un rêve non seulement du mouvement indigène, mais aussi des écologistes, des travailleurs, des secteurs populaires qui ont l'espoir d'un changement radical", a-t-il déclaré à l'AFP.

Issu du peuple millénaire Kañari, qui habite le sud andin du pays, ce défenseur de l'environnement affirme que "plus d'un demi-million de voix" lui ont été volées lors du dépouillement.

"La fraude se fait de deux façons: lors du décompte et de l'altération des bulletins, et au sein du système informatique électoral (...) manipulable pour migrer les voix d'un candidat à un autre", assure-t-il.

L'entité de contrôle public ainsi que le parquet ont demandé à réviser le système informatique du CNE.

- "Peuple indomptable" -

"Avec fraude, nous avons (près de) 20%. Sans fraude, nous aurions dépassé les 25% et le triomphe était quasiment acquis au second tour", ajoute Yaku Perez, ex-préfet (gouverneur) de la province d'Azuay (sud).

En vue du 11 avril, il promettait une grande alliance afin d'éviter que le courant de l'ex-président Rafael Correa (2007-2017) récupère le pouvoir via son dauphin.

Yaku Perez attire ses partisans comme un aimant. Ils se massent autour de sa voiture, avant qu'il en descende pour enfourcher son vélo.

"Fraude non, transparence oui!" Le slogan le fait sourire. Et si à cause de la pandémie de covid-19, il ne quitte pas son masque et frappe leurs poings des siens plutôt que de serrer des mains, il ne rechigne pas aux accolades.

"Nous sommes indestructibles, nous sommes un peuple indomptable", lance-t-il.

Une partisane de Yaku Perez lors d'une manifestation devant le Conseil national électoral à Quito le 12 février 2021 / © AFP

En octobre 2019, les indigènes ont initié un soulèvement populaire, qui s'est soldé par 11 morts et plus de 1.300 blessés. Ils étaient aussi partie prenante des révoltes qui ont renversé trois présidents entre 1997 et 2005.

"Le mouvement a eu dans l'histoire 10 députés, aujourd'hui il en a 27" sur 137, se félicite dans tous les cas Yaku Perez, en revendiquant le caractère pacifique de l'actuelle mobilisation.

"Ces votes n'ont pas été faciles à obtenir, mais ne doivent pas être faciles à voler", lance le candidat de Pachakutik, qui pourrait constituer l'une des premières forces politiques au sein d'un parlement monocaméral fragmenté.