Le scandale financier de la société allemande Wirecard tourne au roman d'espionnage: l'homme d'affaires au centre du scandale, un Autrichien en fuite, est soupçonné de liens avec divers services de renseignement et a soigneusement effacé ses traces.

Cet homme, Jan Marsalek, a refusé à ce jour de se livrer à la justice allemande qui a délivré un mandat d'arrêt contre lui pour fraude et falsification de bilan.

Ancien directeur des opérations du prestataire de paiements en ligne, il est soupçonné d'être mêlé à l'un des plus grands séismes boursiers de l'histoire allemande, avec la découverte le mois dernier de comptes fictifs à hauteur de 1,9 milliard d'euros censés appartenir à Wirecard aux Philippines et sous la responsabilité de l'homme d'affaires aujourd'hui volatilisé.

Désormais, pratiquement chaque jour apporte son lot de révélations sur les dessous de cette affaire rocambolesque.

La carte bancaire numérique Wirecard, sur un téléphone portable, le 18 septembre 2018 / © AFP/Archives

Il aurait ainsi été lié aux services de renseignement autrichiens (BVT) et aurait informé le parti autrichien d'extrême droite de ce pays, le FPÖ, en transmettant à plusieurs reprises des informations confidentielles des services de sécurité intérieure et du ministère de l'Intérieur, affirme le quotidien autrichien Die Presse.

Tout serait passé par un intermédiaire, Johann Gudenus, un proche du chef du FPÖ de l'époque, qui tenait ses informations d'un ancien ami, qui lui-même les tenait d'un "Jan du BVT".

Selon le journal, il s'agissait de Jan Marsalek dont les liens avec le BVT dateraient des débuts de Wirecard. Des agents de cet office avaient aidé à vérifier la solvabilité de sites pornographiques en ligne, un secteur par lequel Wirecard a démarré ses activités en 1999.

- Poison russe -

M. Marsalek s'est par ailleurs à plusieurs occasions vanté d'avoir des liens avec des services secrets de plusieurs grands pays.

Digne d'un personnage des romans de John le Carré, il a voulu impressionner des contacts commerciaux courant 2018 à Londres en exhibant un document secret sur l'utilisation d'une arme toxique russe au Royaume-Uni, a révélé le Financial Times.

Ce document ayant fuité de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC) comprenait la formule du composant utilisé dans l'empoisonnement de l'ex-agent double Sergueï Skripal et de sa fille dans le sud de l'Angleterre en mars de la même année.

Des sources interrogées par le FT ont été intriguées par l'association de M. Marsalek avec des individus liés à la direction du renseignement militaire russe, le GRU, à qui Londres impute cette attaque au poison.

La même année, M.Marsalek présentait dans son somptueux domicile munichois un projet de recrutement de 15.000 miliciens libyens, dans le pays où la Russie a usé de toujours plus d'influence y compris via le GRU, rapporte le FT vendredi.

Ce projet devait servir un prétexte humanitaire mais ses véritables motivations sont demeurées floues selon des sources sondées par le FT.

Ces détails viennent éclairer d'un jour nouveau les méthodes pour le moins étranges du dirigeant ayant contribué à l'ascension météorique de la jeune fintech.

M. Marsalek est entré au directoire de Wirecard au début des années 2000, à seulement 30 ans et sans posséder de diplôme d'études secondaires, mais muni d'un grand charisme, relate le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung.

L'argent a vite coulé à flot et Wirecard, forte de ses 6.000 salariés, fut un temps le "chouchou" de la Bourse de Francfort où elle a valu jusqu'à 23 milliards d'euros.

- "Femmes nues et champagne" -

Concernant sa vie privée, le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung évoque des fêtes luxueuses organisées entre Kitzbühel et Moscou, ayant pour décor "des femmes nues, du champagne et des gros paquets d'argent".

Des proches de M. Marsalek avancent qu'il a détourné une somme qui se chiffre en "centaines de millions d'euros" des coffres de Wirecard et qu'il entretient des "contacts étroits avec des agents du renseignement de divers pays", selon Süddeutsche Zeitung.

Ces relations supposées ont pu l'aider à organiser sa fuite, la presse allemande le soupçonnant d'avoir acquis une fausse identité pour mieux disparaître dans la nature.

Sa trace se perd officiellement aux Philippines, là où le pot-aux-roses a été découvert.

Mais une enquête est en cours contre des agents des services d'immigration philippins accusés d'avoir émis de faux documents attestant de la présence de M.Marsalek dans ce pays.