Sociologues, économistes, citoyens s'interrogent déjà sur le monde qui nous attend après cette crise sanitaire, crise qui a révélé les limites d'un système. Est-ce que tout va changer? Tentative de réponse...

LA GÉNÉRALISATION DU TÉLÉTRAVAIL

Le basculement abrupt vers le télétravail que nous vivons depuis plusieurs semaines est une problématique particulièrement sensible au Luxembourg où quelque 200.000 frontaliers sont employés. Dans beaucoup de sociétés du Grand-Duché, cette crise a accéléré les processus, parfois de façon très spectaculaire. C'est le cas chez Elgon, société luxembourgeoise de service informatique, qui fait partie de Post Group Luxembourg et qui prépare le télétravail depuis longtemps.

"La crise a été un accélérateur qui a fait tomber des barrières, nous apprend Laurent Miltgen, en charge de la transformation numérique. Il a fallu répondre au besoin. Du coup, on est passé par-dessus les blocages légaux, régulatoires ou psychologiques."

L'un des principaux écueils reste celui de la fiscalité. En pleine crise du coronavirus, le ministère des Finances luxembourgeois a annoncé rapidement que les résidents belges et français salariés au Luxembourg pouvaient travailler à distance sans limite, l'accord avec l'Allemagne ayant été trouvé un peu plus tardivement. Mais en temps normal, la convention fiscale franco-luxembourgeoise limite le télétravail pour les salariés français à 29 jours par an au profit de leur employeur luxembourgeois sans que leur rémunération soit imposée en France. Ce nombre de jours de travail dans le pays de résidence varie d'un pays à l'autre: 19 pour l'Allemagne, 24 pour la Belgique — des pourparlers ont été engagés pour passer à 48 —.

"Il va falloir pérenniser, consolider et réguler ce qui a été mis en place de manière rapide, provisoire et dérogatoire, poursuit Laurent Miltgen. Ce qui n’avait pas été anticipé ou qui devait être construit sur plusieurs mois ou plusieurs années a été ou va être déployé en quelques jours ou quelques semaines. C’est tactique, c’est du « quick and dirty ». Mais cela va créer de nouvelles habitudes et de nouveaux usages et, comme on dit, c’est très compliqué de remettre le dentifrice dans le tube une fois qu’il est sorti."

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En France, les lignes bougent également. Sous la pression de ses salariés, le Crédit Mutuel a accepté le principe du télétravail pour 90% des effectifs du site strasbourgeois d'Euro Information, qui emploie 1.300 personnes.

Les employés, a fortiori frontaliers, plaident en faveur du travail depuis la maison. Mais attention aux dangers qu'il peut induire, comme nous l'a expliqué un psychologue dans un précédent article.

VERS LA FIN DU TRAFIC SUR L'A31?

Cette perspective, encore utopique il y a quelques semaines, est directement liée à la précédente. 
Selon l'étude Modu 2.0 publiée par le ministère de la Mobilité en 2018, le mode de transport le plus répandu au Luxembourg est la voiture, pour 69% des trajets.

Dès lors, si le télétravail s'installe durablement, ce sont des milliers de voitures qui disparaîtraient des voies de l'A31, mais également de celles de l'A3, de l'A6 ou de l'A1 au Grand-Duché et même sur le réseau routier autour et dans la capitale, chaque matin. Le projet d'agrandissement de l'autoroute côté français, casse-tête technique et économique, pourrait ainsi devenir caduc et être abandonné.

Une tendance qui pourrait être renforcée par une prévision négative émise par le Statec. Dans une récente publication, l'institut de statistiques évoque l'impact de la crise sanitaire sur le marché du travail. Le scénario de récession globale réduirait la croissance de l’emploi total à 2.5% en 2020 respectivement 2% en 2021, représentant une perte cumulée de 1.3% sur les deux ans par rapport au scénario de base.

Mais la perspective de la fin des bouchons est à relativiser quand on analyse l'emploi frontalier par secteur. Par exemple, les frontaliers représentent une part importante des emplois dans les secteurs de la santé et l’action sociale et celui de l'hôtellerie et de la restauration, deux domaines d'activité où il est impossible de télétravailler.

CIRCUIT COURT ET RELOCALISATION

Cette crise sanitaire a fait apparaître une forme de dépendance liée à la mondialisation. La pénurie de masques de protection ou de tests en France, qui n'avait pas de stock national pour les premiers et n'avait pas la possibilité de fabriquer les seconds, n'est qu'un aspect d'une problématique plus générale sur les politiques industrielles nationales.

L’industrie représentait en France 25 % du PIB à la fin des années 70, elle représente maintenant à peine 10 %. La moyenne européenne est à 20 %, l’Allemagne est à 27 %... En pleine crise du Coronavirus, le ministre français de l'Économie, Bruno le Maire, a insisté sur la nécessité de "relocaliser l’industrie", citant trois secteurs sensibles: les médicaments (dont 90% des principes actifs sont produits hors de l’Union européenne), l’automobile électrique (pour laquelle l’Europe commence à peine à déployer des usines), ou encore l’aéronautique (dont l’essentiel des fournisseurs est en Chine).

BISE, POIGNÉE DE MAIN... REMISE EN QUESTION DES CODES SOCIAUX

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Une bise en Belgique, deux en France, trois au Luxembourg... Ces petits rituels sociaux semblent déjà faire partie d'un temps révolu. Et que dire des poignées de main? L'abandon de ces coutumes familières et tactiles, s'il doit se produire, sera sans doute plus difficile en France ou en Belgique qu'au Luxembourg. En effet, les contacts physiques sont assez rares dans la société luxembourgeoise, en particulier dans la sphère professionnelle. On se salue de la tête, quand on se salue... Le travail, c'est le travail! En tout cas, certaines jeunes Françaises ont déjà fait savoir, sur les réseaux sociaux, qu'elles ne regretteraient pas la tradition de la bise.

Mais plus généralement, on est en droit de se demander si nos comportements en société ne vont pas s'imprégner du mode asiatique, avec masque chirurgical et distanciation comme outils de base.

REVALORISATION DES MÉTIERS DE LA SANTÉ

Bien sûr, ce point concerne surtout la France et dans une moindre mesure la Belgique. En effet, la rémunération d'une infirmière au Luxembourg est en moyenne 30% plus élevée qu'en France d'après les instances du patronat en Lorraine. Une infirmière avec 15 ans d'ancienneté gagnerait 4.500 euros nets au Grand-Duché contre 2.200 en France, toujours selon le MEDEF de Meurthe-et-Moselle.

Le 24 mars dernier, le Le président de la République, Emmanuel Macron, a annoncé depuis Mulhouse un grand plan d'investissement dans le secteur hospitalier et une revalorisation des carrières.

Et pour sécuriser et désengorger les cabinets médiaux, il est possible que se généralise la consultation à distance, comme s'en est amusée cette internaute.

UNE AUTRE FAÇON DE VOYAGER

Quand certains pays ferment leurs frontières, ou d'autres, comme le Japon, imposent une quarantaine à tout nouvel arrivant, la question de la démocratisation du voyage aérien se pose. D'autant plus que cette démocratisation a sûrement joué un rôle non négligeable dans la prolifération du Covid-19.

Les défenseurs du climat, qui, à l'instar de Greta Thunberg, avaient déjà décidé de ne plus prendre l'avion, vont peut-être être rejoints par une nouvelle génération de citoyens traumatisés par cette crise sanitaire.

Les compagnies aériennes pourraient en pâtir. Mais il est difficile de faire des pronostics. En effet, la fin du confinement va peut-être donner des envies de voyages à certains.

LIBERTÉS INDIVIDUELLES GRIGNOTÉES

La sécurité sanitaire a un prix en matière de liberté et de protection des données, on l'a vu en Chine ou en Corée. Caméras thermiques, utilisation des données GPS des habitants, reconnaissance faciale... Tous les outils qu'offrent les nouvelles technologies sont bons pour repérer et isoler les personnes infectées, nous les avons décrits dans un précédent article.

Des pratiques courantes en Asie et qui donnent des idées à certains dirigeants en Europe, où pourtant on est plus rétif sur ces questions. Par exemple, en pleine crise du Covid-19, le président français Emmanuel Macron a installé un nouveau groupe de réflexion de médecins et de chercheurs, le Comité analyse recherche et expertise (CARE), chargé de plancher sur le «backtracking», c’est-à-dire le pistage numérique des personnes contaminées par le Covid-19.

LA REFORMATION DU GROUPE OASIS

Terminons cet exercice de prospective par une prédiction plus légère mais qui a son importance pour nombre de fans de rock anglais. Liam, le plus teigneux — encore que ça se discute —, des frères Gallagher, fondateurs du groupe Oasis, a laissé entendre que la formation mancunienne pourrait reprendre du service après la crise. Car depuis 2019 et le split du groupe à la suite d'une dispute, les deux frangins semblaient irréconciliables. C'était compter sans le coronavirus. Sur les réseaux sociaux, Liam a exhorté Noel à reformer le groupe: "Allez Noel Gallagher! J'en ai marre de demander et de plaider, il n'y a plus de rameau d'olivier. J'EXIGE une réunion d'Oasis quand tout sera terminé.Tout l'argent sera reversé au National Health Service».

Cette "oasis" de musique sera bienvenue au milieu du désert culturel et social qu'il va falloir repeupler après cette crise.