Laisse-t-on les harceleurs faire ce qu'ils veulent dans les écoles du Luxembourg? Y'a-t-il une explosion de cette violence entre les jeunes? La vice-présidente de la Conférence des élèves et la porte-parole du Centre psycho-social et d'accompagnement scolaire n'ont pas forcément le même avis sur ces questions.

Au Luxembourg, le suivi des enfants harceleurs, violents, serait quasi inexistant, ces jeunes "sont laissés dans la nature", affirmait récemment la psychologue Catherine Verdier à RTL 5 Minutes.

Un constat que partage Laly Chivard, vice-présidente de la CNEL (Conférence nationale des élèves au Luxembourg): "Je suis plutôt d'accord. Tous les harceleurs peuvent faire ce qu’ils veulent, c’est rare qu’ils aient une sanction." Et d'ajouter: "Le harcèlement à l'école est encore très tabou au Luxembourg. Les élèves ont encore du mal à en parler, car souvent on dénigre les victimes, voire on dit que c’est de leur faute."

Cette lycéenne âgée de 17 ans sait hélas de quoi elle parle. Car elle a été elle-même victime de harcèlement durant sa scolarité, dans le fondamental et au lycée. "Quand je suis arrivée au lycée, j'ai pensé: ok, c'est un nouveau départ, ça va aller, c'est différent, il y a des éducateurs, tu vas cesser d'être harcelée. Mais j'avais tout faux, car j'ai à nouveau été harcelée pendant deux ou trois ans.

À ce moment-là, "je n'ai pas eu d'aide. Ils savaient que j'étais en danger, car ils m'ont souvent dit ne reste pas seule. Donc pendant des semaines, j'étais toujours accompagnée dans les couloirs du lycée ou à l'extérieur", mais en revanche rien n'a été fait pour décourager son harceleur, déplore-t-elle.

Et elle ne pense pas être un cas à part, bien au contraire: "Il y a de plus en plus d'élèves et d'enfants qui appellent à l'aide et disent 'Je suis harcelé', mais ils ne reçoivent aucune aide".

Il y a quelques jours justement, nous avions publié un témoignage sur un enfant qui aurait été harcelé dans un lycée au Luxembourg (un extrait est publié dans la vidéo ci-dessus), au point de devoir aller en psychiatrie juvénile. Sa mère avait déposé une pétition pour tenter de faire "enfin bouger les choses", mais cette dernière n'a récolté que 1.092 signatures, pas assez pour déclencher un débat à la Chambre des Députés sur ce sujet.

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"ON NE LAISSE PAS LES HARCELEURS DANS LA NATURE"

Nous avons également interrogé Veronica Rocha, responsable de la communication au CePAS, le Centre psycho-social et d'accompagnement scolaire.

Son discours se veut plus nuancé. Elle affirme que des harceleurs sont bel et bien suivis par le CePAS: "On fait en sorte de garder ces jeunes dans la sphère scolaire. On va les accompagner, leur faire prendre conscience de ce qui est arrivé afin que cela ne se reproduise plus."

Bien sûr, il arrive que le harceleur soit exclu de sa classe pour aller dans une autre, voire exclu définitivement de l'établissement. "Mais lorsqu'on le renvoie, on ne va pas laisser ce jeune dans la nature, bien au contraire, on va mettre des conditions pour qu'il soit réintégré dans un autre établissement." Et s'il n'a plus d'obligation scolaire, ce jeune pourra par exemple être accompagné par le CePAS pour qu'il se réintègre dans la société grâce à un projet professionnel.

Au sujet du "tabou" du harcèlement, elle répond que "Nous, on encourage les jeunes d'en parler, à l'école, en famille, avec leurs amis... Mais lorsqu'une victime est personnellement touchée, elle va souvent ressentir la peur d'en parler, parce qu'on pense que dénoncer, c'est trahir. Or dénoncer, ce n'est pas trahir, c'est souvent aussi aider."

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Enfin, sur la question de l'impunité pour les harceleurs, là encore elle tient à nuancer. Elle rappelle que, certes, "au Luxembourg, le cyberharcèlement et le harcèlement ne sont pas des infractions réprimées par le code pénal". Mais cela ne veut pas dire que cela reste impuni, car cet harcèlement peut tomber dans les qualifications de "menaces, injures, diffamations calomnieuses et autres atteintes à la vie privées", qui elles sont sanctionnées.

LE HARCÈLEMENT, TROISIÈME MOTIF DE CONSULTATION À L'ÉCOLE

Chaque jour, six élèves en moyenne se rendent au Service psycho-social et d'accompagnement scolaires (SePAS) de leur lycée. Parmi les causes de ces consultations, la violence et le harcèlement figurent en troisième place.  "Cela signifie que la première est le stress, ensuite viennent les troubles anxieux et puis il y a la violence et le mobbing. C'est une indication, mais cela ne signifie pas nécessairement que le harcèlement progresse, pour cela, nous devrons attendre la nouvelle étude" annonce Veronica Rocha. La dernière étude remonte à 2018, et les nouveaux chiffres seront publiés début 2023.

Actuellement, constate la CNEL, l'aide aux victimes ou la sanction des auteurs de harcèlement varierait grandement d'un lycée à l'autre. Mais cela pourrait changer à l'avenir. Le CePAS est en train d'élaborer un dispositif qui permettrait d'harmoniser les méthodes de prise en charge de la violence et du harcèlement dans tous les lycées.

Par exemple, si je suis un professeur ou un psychologue témoin de cette violence, "que dois-je faire? Dois-je me rendre auprès de la police, dois-je le dire au directeur, dois-je accompagner les jeunes jusqu'au SePAS ou dois-je le dire aux parents? Ces procédures sont en train d'être encadrées, de manière à ce que toutes les écoles sachent ce qu'elles devraient faire pour aider" les jeunes, explique Veronica Rocha.

Le projet est actuellement testé dans quatre lycées pilotes et il sera mis en place dans tous les lycées du Luxembourg pour la rentrée de septembre. Une campagne de sensibilisation contre le mobbing est également prévue pour la prochaine année scolaire.

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