On compte aujourd'hui près de 240 stations-service au Luxembourg: serait-ce le pic avant la dégringolade? Discussion avec Henri Pleimling, de TotalEnergies, au sujet de la crise des carburants, de l'impact du télétravail mais aussi de la "menace" que fait peser la flambée immobilière sur les marchands d'or noir.

Quand on vous parle de stations-service au Luxembourg, vous entendez certainement une chose: "cash-machine". Comment pourrait-il en être autrement, au pays du prétendu "tourisme à la pompe" et de la plus grande station-service du monde (celle de Berchem)?

Mais lorsqu'un poids-lourd comme Total annonce qu'il préfère vendre sa station-service de Gasperich au profit d'un projet immobilier, plutôt que de continuer à l'exploiter... c'est que les choses ne sont peut-être plus aussi simples.

À l'occasion de l'inauguration de la nouvelle station service de Pontpierre sur l'A4, nous avons discuté des enjeux dans ce secteur avec Henri Pleimling, responsable réseau chez TotalEnergies.

RTL 5Minutes: Vous venez d'inaugurer votre 45e station-service, à Pontpierre. Il restait donc des terrains libres au Luxembourg?

Henri Pleimling: Oui, une inauguration de station service, c’est devenu rare par les temps qui courent! Surtout sur cet axe autoroutier, où il n’y avait plus de stations pendant longtemps. Aujourd’hui, on oscille autour des 245 stations services au Luxembourg (NDLR: toutes marques confondues). Mais cela ne va certainement plus augmenter.

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La station service de Pontpierre. / © Archives RTL

Pourquoi? Serait-on arrivé à une limite?
Oui, depuis un certain nombre d’années déjà, on reste autour de ce chiffre de 240 à 245 stations. Cela augmente parfois d'une station, puis ça diminue d'une. Mais pour l’instant, je ne vois pas ce chiffre augmenter.

Mais qu’est ce qui bloque cette expansion? La rareté des terrains disponibles?
Oui, les terrains sont rares et chers, et de plus en plus. Regardez, on a annoncé la vente de notre site de Gasperich, station-service comprise. La station va être rasée et les terrains seront vendus au profit d’un projet immobilier et résidentiel mixte.

Sans projet de réimplanter une nouvelle station aux alentours?
Non, non, aucun projet de la sorte. De toute façon, le plan d’aménagement de la ville de Luxembourg ne permet pas l’implantation de nouvelles stations. Il y a une pression de plus en plus sur les terrains bien situés en région urbaine. Ce phénomène ne va pas forcément se ressentir dans les régions frontalières, mais près des grandes villes et surtout autour de la ville de Luxembourg, oui, ça s’accélère.

Ce qui veut donc dire qu’aujourd’hui, exploiter cette station de Gasperich est devenu moins rentable que de récupérer sa valeur foncière?
Cela dépend de ce qu’on vous offre pour le terrain. Cette pression foncière n’était pas une menace il y a cinq ans, mais ça en est devenu une et ça va s’accélérer.

Ce qui revient aussi à dire que ce total de 245 stations risque non seulement de stagner, mais aussi de diminuer ?
Ah certainement. J’en suis convaincu. Pas demain ou après demain, mais dans les prochaines années, oui, le nombre de stations va finir par baisser. Car avec le volume de carburant traditionnel (NDLR : essence, diesel) qui diminue, on ne sera plus capables de payer les loyers pour concurrencer avec une éventuelle offre immobilière. Et ce n’est pas avec les voitures électriques qu’on va payer ces loyers!

Tout comme le développement du télétravail n'arrange pas vos affaires...
Oui, car même si le nombre de frontaliers augmente, ils se mettent aussi au télétravail, comme tout le monde. Et comme le nombre de jours de télétravail autorisés va augmenter, mécaniquement, le volume de carburant vendu sera impacté.

Pour revenir à la rareté des terrains: le milieu autoroutier présente-il plus d’opportunités que le milieu urbain ?
Les autoroutes, c’est plutôt simple, ce sont des concessions, cela appartient à l’État, qui décide où les stations peuvent être implantées. En milieu urbain, les nouveaux emplacements se feront de plus en plus rares, à cause du développement immobilier. Heureusement, il y a un grand principe qui dit que si on est à un emplacement, on peut y rester. Même si on ne peut pas s'agrandir, au moins notre survie est assurée.

Mais sinon, les portes se ferment, c'est ça?
Prenez à Dudelange avec le quartier Neischmelz, ou à Schifflange avec le quartier d’Arcelor: dès le début, il est clairement affiché dans le plan urbanistique qu’il ne sera pas possible de mettre une station-service. On parle aussi du contournement d’Hesperange, où on sait déjà qu’il n’y aura pas moyen d’y mettre une station. Donc des nouveaux emplacements dans l’avenir, allez, on en comptera peut-être encore quatre ou cinq, et encore!

Finalement, l’âge d’or des stations-service est derrière nous ?
On ne va pas exagérer non plus. Il ne faut pas oublier qu’il y a le développement assez spectaculaire des ventes en boutique qui font que des stations-services continuent de bien vivre.

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Le moteur thermique vit-il ses derniers jours? Le diesel en particulier recule partout en Europe, et devrait prochainement être banni dans de nombreuses villes. / © Archives RTL

Avec quels produits ? On pense au tabac, évidemment.
Bien sûr, mais on imagine que tôt ou tard, cela va se tasser. Moins parce que le consommateur de tabac va devenir raisonnable -ça on peut en douter- mais par la pression fiscale ou autre. Donc on essaie au maximum de diversifier et d’être moins dépendant de cette vente de tabac, grâce au développement du SFS ("shop, food and services").

Petite parenthèse sur des prix des carburants au Luxembourg. Toutes les stations affichent le même prix, à savoir le prix maximum autorisé par l'État. Pourquoi certaines ne tentent-t-elles pas de baisser leurs tarifs pour faire jouer la concurrence?
Je ne peux pas parler en leur nom, mais je pense que les stations jugent tous qu'il n'est pas nécessaire de faire une guerre des prix sur les carburants. Justement, la concurrence se fait davantage par l’offre boutique, par les équipements, par les services. Ce sont souvent les plus belles stations qui marchent et les mieux situées évidemment.

Les taxes et assises sur les carburants ont augmenté ces dernières années. L’attractivité du Luxembourg et le fameux "tourisme à la pompe" sont-ils menacés?
Nous, on ne parle jamais de tourisme à la pompe, c’est une expression complètement débile. C’était peut être vrai il y a trente ans, et encore. Mais aujourd’hui, notre population active comporte une forte proportion de frontaliers, et ces gens ne viennent pas ici pour faire du tourisme à la pompe, ils viennent ici pour travailler et faire tourner notre économie. Et si par bonheur, ou par malheur selon votre point de vue, le prix est inférieur ici, ils font leur plein ici. D'ailleurs, si vous vous baladez de l’autre côté de la frontière, vous remarquerez qu’il n’y a plus aucune station-service côté allemand, ni belge, et il y en a juste quelques unes qui survivent du côté français. Donc les gens vont continuer à venir chez nous, même à prix des carburants égales, car il n’y a tout simplement pas d’alternatives.