D'un simple fait divers, le féminicide s'est mué en sujet de société grâce au combat de militantes et d'associations. Derrière les chiffres, des drames brisent des familles. Une femme meurt et un homme devient un meurtrier. José est l'un d'eux. Voici son témoignage.

Parvis de la gare de Luxembourg, début d'après-midi, le temps est clément. Le rendez-vous a été fixé ici, un choix peu judicieux. "J'évite le secteur d'habitude, explique José*, j'y croise trop de personnes que je préfère éviter."

Quadragénaire à la fois avenant et réservé, il s'exprime clairement et posément. Quelques minutes avant cet échange, José parlait sur un ton d'éducateur avec un homme ivre qu'il a quitté en souriant. "Lui, je ne le connais pas, mais je l'ai calmé, il voulait taper deux jeunes avec qui il se prenait la tête", explique José, "mais la violence, ça ne sert à rien", ajoute-t-il.

C'est un sujet que l'homme connaît malheureusement bien. Installé devant un café, en contraste avec ce qu'il dégage, José lâche ces mots: "J'ai été condamné pour meurtre." Coupable d'un féminicide, condamné à 25 ans d'enfermement, il sort en conditionnel de quinze années de prison.

FIERTÉ, RESPECT ET ALCOOL

José est arrivé au Grand-Duché à l'âge d'un an avec sa famille. Il grandit au milieu de nombreux frères et sœurs dans un foyer modeste, père au travail, mère au foyer. Il passe une enfance luxembourgeoise, mais l'école n'est pas son truc, "j'étais déjà rebelle à l'école, le seul de la famille", se remémore José.

Une rébellion adolescente qui s'exprime aussi à la maison. "Mon père est assez dur, avec des règles", explique José, alors à 15 ans il décide de quitter les études pour aller travailler. Un désir d'émancipation qui selon lui, au regard de son parcours, le conduira "dans le mauvais chemin".

"Il y a seulement moi qui suis sorti de la route, les autres ont une vie stable", précise José en parlant de ses frères et sœurs. Lui enchaîne les emplois, "je suis un bosseur", mais son tempérament l'amène à les quitter dès que quelque chose le contrarie, par "fierté". Il rencontre une femme avec qui il a un fils. Les années passent, mais José garde un tempérament revêche, éternel adolescent que les expériences ne font pas grandir.

Sobre la semaine, le week-end il sort, boit beaucoup et agit comme lui dicte sa vision de la vie. "Je ne parlais pas aux gens, je ne réfléchissais pas", raconte-t-il. José est en quête de "respect", quitte à l'imposer aux autres. "Avant je réglais tout par la violence", constate-t-il amer, transformé par l'alcool "je faisais peur". Trop tard, il réalisera à quel point.

Sa première union se brise, il se remet en couple. Un autre enfant naît, mais là encore l'homme de bientôt trente ans ne grandit pas et continue sorties, alcool et bagarres. C'en est trop pour sa jeune compagne qui demande la rupture. Un soir de dispute sur le sujet pendant que le petit dort, José raconte: "Elle voulait me quitter, je ne voulais pas. Sur un coup de tête, je l'ai poignardé."

PRISON, CHANGEMENTS ET RÉMISSION

L'appel de José aux secours ne changera rien, la jeune femme meurt sous le coup de couteau de son compagnon. José lui ne réalise pas. Arrêté, incarcéré et d'abord conduit en psychiatrie l'homme est inconscient de son acte "en psy j'étais tellement gavé de cachets que je ne croyais pas ce que j'avais fait", explique-t-il.

Son entourage l'aide à se rappeler, une étape importante pour comprendre et accepter. "Avec le temps ça m'est revenu, j'ai pleuré et réalisé. Je n'ai jamais voulu tuer, mais je me suis dit: 'Tu l'as fait'." José se remémore ces instants: "J'ai dû accepter que je suis un meurtrier."

Son passage devant la justice lui ouvre aussi les yeux sur ce qu'il est alors. Au tribunal "je me sentais tout petit", confie José, "ça m’a montré qui j'étais vraiment: quelqu'un de mauvais". Son avocat plaide la formule éculée de "crime passionnel". La sentence tombe, 25 ans de prison. José est enfermé à Schrassig.

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"Aucune peine n'est assez lourde pour ce que j'ai fait", commente aujourd'hui José. À l'époque, il rentre au centre pénitentiaire comme il était dehors, avec les mêmes règles et les mêmes codes. Entre sport et travail en prison, José intègre une bande. "On faisait de la merde là-dedans", témoigne-t-il "Beaucoup de choses se passent dans les blocs, sans que les gardiens le sachent, beaucoup d'agressions".

Une attitude dont il va petit à petit s'éloigner, jusqu’à rompre avec les bandes. "Ils tapaient toujours les faibles", réalise José. Aidé par un thérapeute qu'il rencontre pour la première fois au bout de "trois, quatre ans" d'enfermement, il commence à se remettre en question, assumer son acte et vouloir changer.

"Il m'a fait réaliser qu'avec mon attitude, 'quelque chose de grave devait arriver', j'aurais préféré que ce soit autre chose", raconte José en parlant de son déclic sur le crime qui l'a conduit en prison. Le temps s'écoule, "les cinq premières années passent vite, tu apprends les codes, les gens. Après le temps se bloque, c'est la routine. On marche comme une horloge."

José s'éloigne de ses codétenus, "évite ceux qui foutent le bordel" et se fixe un cap: "Tout ce que je pouvais prendre pour changer, je l'ai fait là-dedans". Les dernières années sont les plus dures, car il s'isole, "les autres avaient la haine, si tu ne veux pas marcher avec eux tu es le mouton noir", raconte José. Il tient bon, bosse dur à l'atelier de la prison et est repéré par les encadrants qui lui offre l'opportunité de travailler à l'extérieur en obtenant sa liberté conditionnelle.

UNE VIE AU CONDITIONNEL

Sorti depuis quelques mois, José confie: "Il faut tout réapprendre parce que j'étais perdu en sortant". Il ajoute "j'ai de la chance que des gens me soutiennent". Grâce aux associations de réinsertion, il a un travail dans le bâtiment avec un chef qui connaît son histoire et croit en lui, "je ne peux pas le décevoir".

"La prison m'a beaucoup servi", analyse José même s'il regrette profondément "de ne pas l'avoir fait dehors et avant". Avec le recul, à la question de ce qu'il voit comme améliorations à apporter pour éviter les drames José répond: "Les autorités devraient faire quelque chose avant que ça arrive. Agir dès qu'il y a des violences et mettre des peines qui fassent prendre conscience aux hommes."

Lui-même avait déjà été condamné à de petites peines, avant le meurtre, pour des bagarres. Il ajoute: "En prison, ce sont toujours les mêmes qui reviennent, jusqu’à ce que ce soit grave. Il n'y a pas de suivi thérapeutique pendant les petites peines, même de deux, trois ans." Il reconnaît que "c'est aussi très long à faire comme travail".

Aux personnes qu'il rencontre maintenant, José dit l'essentiel sur sa vie, c'est un sujet sensible. "Les gens dont je suis le plus proche connaissent mon histoire. Les autres je leur dis juste ce qu'il faut", explique-t-il. Il faut trouver l'équilibre entre transparence et reconstruction. Il a arrêté de boire et évite ses anciennes fréquentations même s'il garde quelques contacts avec des détenus au téléphone "pour essayer de les aider".

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Ses proches l'ont soutenu dans son parcours, même la mère de son premier enfant, qu'il a pu voir grandir au parloir. Aujourd'hui c'est un adolescent et l'ex-détenu lui a tout raconté. "J'ai eu peur qu'il tourne comme moi, mais je suis heureux que ce ne soit pas le cas", confie José. Pour le plus jeune, il espère pouvoir le revoir un jour. Ses frères et sœurs, "ils m'acceptent comme je suis, ils voient que j'ai changé".

À l'évocation de l'avenir, José a un rire nerveux. "Je recommence toutes les choses que je n'ai pas faites avant, travail, permis, diplôme. En quinze ans de détention, je n'ai rien vécu". Avoir une "vie normale", il sait que ce sera compliqué.

"Le pire, je l'ai fait", observe-t-il,"J'ai tué une femme que j'ai aimée. C'est dur." José ajoute: "Je le porte tous les jours, je vivrai avec toute ma vie". Il est conscient que ses regrets ne sont rien comparé à ce qu'il a infligé à la famille de la jeune femme. "Il faut réfléchir avant chaque acte que l'on commet, ça a des conséquences", conclut-il.

En regardant la ville autour de lui sur le chemin de sa voiture, José remarque que tout a changé. "Je n'étais pas revenu depuis 2005" explique-t-il un peu perdu. En seize années la ville de Luxembourg et José ont certainement évolué, mais quelques jours plus tard deux collages en lettre capitale sur la palissade d'un chantier du quartier rappellent que des choses reste à faire: "NI LES FEMMES NI LA PLANÈTE NE SONT DES TERRITOIRES DE CONQUÊTES" et "PAS DE JUSTICE ENVIRONNEMENTALE SANS JUSTICE RACIALE ET FÉMINISTE".

Ces messages font référence aux violences conjugales et aux féminicides, sujet qui s'invite de plus en plus souvent dans les débats de notre société post-Covid. En France, le recensement des féminicides s'organise: 146 en 2019, 90 en 2020 et déjà 80 depuis début 2021. Au Luxembourg, une moyenne de deux par an est annoncée. Statistiquement c'est autant que dans l'hexagone.

* Le prénom a été changé. Dans un pays où tout se sait ou se devine, José a accepté de témoigner avec franchise. Ce témoignage est important, merci de le respecter.

Victime ou témoin de violences conjugales:

  • Au Luxembourg: SOS Détresse (+352) 45 45 45 / Barreau de Luxembourg Helpline-violences domestiques (+352) 2060 1060 / Association Femmes en détresse - Service d’assistance aux victimes de violences domestiques +352 26 48 18 62 - Service d´information et de consultation pour femmes +352 49 08 77-1 / En cas d'urgence fait le 112 pour les secours, le 113 pour la police.

  • En France: 3919 Violence Femmes Info 7/7 24/24 (+33) 3919 / En cas d'urgence fait le 112 pour les secours, le 17 pour la police.

Association de prévention des violences du Luxembourg: Anti Gewalt Training

Associations d'aide aux détenus du Luxembourg: eran, eraus ... an elo? / DéfiJob / Association Luxembourgeoise des Visiteurs de Prison