Bois, cuivre, sable, fer, acier... La pénurie mondiale de matières premières fait trembler le secteur du bâtiment, y compris au Luxembourg. Témoignages.

"Le vendeur du magasin m'a dit qu'il avait encore du stock pour la plupart des matériaux, mais seulement jusqu'aux grandes vacances. Après, cela risquait d'être plus compliqué" nous raconte Felix*. Ce résident du Luxembourg est allé s'approvisionner en fer à béton, coffrage, et autres matériaux de construction. Problème: ces matériaux sont touchés par une pénurie mondiale.

La pénurie serait telle que le vendeur lui a conseillé, très sérieusement: "Si vous avez des choses à acheter, achetez-les maintenant".

Nous avons contacté le responsable logistique d'une enseigne de bricolage au Luxembourg, qui confirme: "La pénurie est bien là. Les délais de commandes se sont considérablement allongés." Il cite, pêle-mêle, des tubes PVC, des planches de coffrage ou des produits métalliques de plus en plus rares. Conséquence: les prix grimpent. "Des fournisseurs ont déjà fait trois augmentations de prix depuis le début de l'année, alors qu'habituellement c'est plutôt une seule."

"LES ENTREPRISES COMMENCENT À RÂLER"

Le 30 avril dernier, deux députés CSV se sont emparés du sujet: "Les entreprises actives dans le bâtiment et la construction font actuellement face à une pénurie importante d’approvisionnement de matières premières. Cette pénurie entraîne d’importantes hausses de prix des matériaux, mais a également pour conséquence que certains chantiers prennent du retard. Il est déjà question de plusieurs mois" rapportent-ils dans une question parlementaire.

Cette pénurie "est une petite bombe à retardement", nous confirme Pol Faber, secrétaire général du Groupement des Entrepreneurs. "Cela fait maintenant près d'un mois que les entreprises commencent sérieusement à râler." Certes, la plupart "ont senti venir les ennuis et ont pris les devants", mais elles ne pourront pas tenir éternellement car leurs stocks s'amenuisent.

Bois, plastique, cuivre, fer, sable... "Pour l'instant, la pénurie touche surtout le parachèvement. Si l'électricien ne peut pas poser ses câbles car il manque de cuivre ou de plastique pour les gaines, le carreleur ne peut pas travailler non plus, et ainsi de suite... Il y a un vrai effet boule de neige" prévient-il.

Une pénurie qui rappelle d'ailleurs cruellement au Luxembourg sa dépendance aux fournisseurs étrangers, même -un comble pour le "pays des forêts"- pour la filière bois. Et si le sous-sol du pays renferme des matériaux primaires, l'idée d'aller les extraire arrache un rire à Pol Faber: "Pour obtenir des autorisations afin d'exploiter des carrières au Luxembourg, il faut avoir du courage." Comprenez celui de s'attaquer à une autre pénurie très luxembourgeoise, celle du foncier disponible.

LES PRIX FLAMBENT

Conséquence donc, les prix des matériaux flambent. On constate déjà, "d'après ce qu'on me dit, des hausses de prix de 30 à 60% pour certains matériaux" rapporte Pol Faber.

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© Romain Van Dyck

Les entreprises du bâtiment qui sont saines "devraient tenir le coup, mais celles qui sont déjà fragilisées pourraient avoir de sérieux problèmes" craint-il.

Faut-il accuser certains fournisseurs de surfer sur cette crise pour gonfler artificiellement les prix des matériaux? "Je ne crois pas, je pense que c'est principalement le simple jeu de l'offre et de la demande".

"UN EFFET COVID, MAIS PAS SEULEMENT"

Comment expliquer cette pénurie planétaire? "Les causes sont multiples. Il y a un effet covid, mais pas seulement, nuance Pol Faber. Effectivement, à cause de la crise sanitaire, "il y a eu énormément de mise à l'arrêt d'usines, notamment en Chine. Avec la reprise du commerce, ces entreprises redémarrent", en consommant énormément de matières premières.

Autre exemple édifiant: le plongeon du trafic aérien, qui a fait chuter la production de kérosène. La production de ce carburant induit des déchets qui servent à la production... de tuyaux en polyéthylène, oui, les mêmes qu'on trouve dans n'importe quel magasin de bricolage. Tout est lié!

Mais le clou de ce triste spectacle, ce sont les querelles géopolitiques qui renforcent la pénurie. "Par exemple, pour la filière bois, il y a eu des taxes d'importations fixées par l'administration Trump contre le Canada." Résultat, l'approvisionnement en bois s'est tari, et les Américains ont lorgné du côté du bois européen, quitte à offrir le triple du prix. Les fournisseurs du Vieux Continent ne se sont pas fait prier, mais ces exportations ont mécaniquement fait baisser l'offre et augmenter les prix. "L'Europe pourrait se tourner vers la Russie, mais à cause de l'affaire Navalny, la Commission européenne a menacé la Russie de sanctions", ce à quoi Poutine a répondu en freinant l'exportation de bois russe vers l'Europe.

Bref, un douloureux rappel de la fragilité de l'économie mondialisée, avec un coronavirus qui aura joué le rôle de la pichenette déclenchant un vertigineux effet domino. Bien inspiré celui qui saura en prédire l'issue.

*Prénom modifié.