Cyril Molard, le chef de l'établissement doublement étoilé Ma Langue Sourit, à Moutfort, fait partie des restaurateurs qui ne peuvent rouvrir leur terrasse. L'attente devient insoutenable.

Les restaurants du Luxembourg peuvent rouvrir leur terrasse depuis le 7 avril dernier, mais tous ne profitent pas de cet assouplissement voulu par le gouvernement alors que la pandémie de Covid-19 sévit toujours fortement. Certains établissements ne disposent pas d'espace extérieur, d'autres ont fait leur calcul: compte tenu des mesures de distance à respecter entre les tables, ce n'est pas rentable. Les derniers sont dans l'expectative. C'est le cas de Cyril Molard, chef du restaurant Ma Langue Sourit à Moutfort, le seul "deux étoiles" Michelin du pays.

L'ancienne terrasse de son restaurant est désormais une verrière. "J'aimerais ouvrir à la mi-mai, le midi, pour une vingtaine de couverts maximum. Pour nous, ce serait super bien, ça permettrait au personnel de reprendre ses marques." Ses espoirs risquent fort, néanmoins, de se heurter au prochain projet de loi qui entrera en vigueur jusqu'au 15 mai. Le texte, désormais plus précis, stipule en effet que le terme "terrasse" désigne un espace extérieur ouvert... sur trois côtés. D'autres terrasses du Luxembourg vont d'ailleurs devoir se résoudre à (re)fermer...

DES BOXES GASTRONOMIQUES POUR SURVIVRE

Alors Cyril Molard continue de proposer des boxes gastronomiques, des boîtes à emporter à 100€ pour ne pas rompre totalement le lien avec ses plus fidèles clients. Pour survivre aussi. La prochaine session est prévue pour le week-end du 1er mai. "Cela nous sert à auto-financer nos salaires car il faut attendre 5 à 6 semaines pour obtenir les aides du gouvernement. C'est la seule solution que j'ai trouvé" déplore t-il. Les sommes perçues ne représentent de toute façon "rien par rapport à ce qu'un restaurant gastronomique génère en temps normal" affirme t-il.

Le chef a beau "vouloir rester positif", la conversation prend vite des allures de cri d'alarme. Comme d'autres restaurateurs, il s'estime négligé par le gouvernement. "Les aides sollicitées en janvier, on les a reçues en avril, raconte t-il, contenant avec peine sa colère et son désarroi. Franchement, c'est scandaleux. Les procédures sont hyper compliquées, c'est une prise de tête absolue alors qu'on a tous des comptables. Quand on téléphone à Guichet.lu, on comprend vite qu'on est une personne parmi tant d'autres. Les gens ne sont pas pressés de vous rembourser! S'il manque deux virgules dans votre dossier, on vous fait attendre des semaines sans rien vous dire. Le dossier est affiché "traité" mais personne ne vous dit qu'il est, en réalité, "bloqué". C'est insupportable. La communication est zéro, ces gens-là ne rendent pas compte de la problématique des restaurateurs: ça fait quand même plus de 6 mois qu'on est fermé!" Au Grand-Duché, les bars et les restaurants sont fermés depuis la fin novembre 2020. En prenant en compte le premier confinement, ces 6 mois ont en effet été dépassés.

"Jamais on n'aurait pu anticiper ce genre de situation au Luxembourg, un pays aussi pro-réactif, aussi interconnecté, qu'on s'imagine ultra-efficace" reprend le chef, à son compte depuis 12 ans au Luxembourg, et qui n'a en conséquence pas droit au chômage. "On doit se démerder et ça ne dérange personne. Pourtant, on paie des impôts, on génère du profit, on fait vivre des gens. Les Flamands et les Français sont presque plus heureux que nous car ils ont obtenu un pourcentage sur leur chiffre d'affaires de l'année dernière. Mais si on avait 15 ou 20% de notre chiffre de l'an dernier, tous les mois, je peux vous dire qu'on n'aurait pas besoin de faire des foodboxes!"

L'ESPOIR DE POUVOIR ROUVRIR D'ICI L'ÉTÉ

Par principe, le chef de Ma Langue Sourit refuse de se "servir de la trésorerie ou de contracter des prêts bancaires pour payer les salariés", ce que de nombreux restaurateurs ont été obligés de faire. Quitte à travailler sans relâche avec son équipe. "À Pâques, on a fait 4 jours de box pour 400 personnes. Ça représente un travail d'une intensité folle."

"Chez nous, il y a 17 salariés auxquels il faut avancer les salaires. À cela s'ajoutent les charges sociales et les assurances. D'ailleurs, les assureurs n'ont pas fait le moindre cadeau aux restaurateurs. Ça aussi, c'est inacceptable. Beaucoup vont changer de "partenaires". Pour moi, c'est une évidence."

Point de jalousie vis-à-vis des confrères qui remplissent leur terrasse, même lorsque le thermomètre a flirté avec le zéro, début avril. "Ils le méritent à 100%, ils vont enfin pouvoir générer un peu de trésorerie". Mais Cyril Molard regrette aussi un lien plus distendu que jamais, notamment avec l'Horesca, la Fédération Nationale des Hôteliers, Restaurateurs et Cafetiers du Grand-Duché. "On les voit partout dans les journaux s'auto-féliciter des efforts qu'ils ont fait pour les restaurants. Du coup, les gens se disent que tout rentre dans l'ordre pour les restaurateurs. Il faut qu'ils sachent: non, ça ne va pas! Pour moi et bien d'autres, rien n'a changé. On galère toujours autant et on n'est pas du tout écouté!"

Faute de pouvoir ouvrir sa verrière pour le moment, Cyril Molard s'accroche à un autre espoir: celui de pouvoir rouvrir son restaurant d'ici le mois de juin. "On aura attendu assez longtemps... Mais on sera confronté à d'autres problématiques: celle des congés à accorder et celle de relancer des automatismes en salle après un aussi long confinement. Parce que les clients vont être aussi exigeants qu'avant la pandémie." Autant dire qu'il ne faudra manquer ni d'énergie, ni de courage.